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|| ÉPIDÉMIQUES
Par Marc Cheb Sun

Episode 3/3
El Hadj Hadji

Rapidement le premier bilan est étendu à 45 contaminés et deux morts. Les jours qui suivent, le thème s’incruste un peu, mais personne n’y croit vraiment. La Chine c’est loin. Pourtant… un doute s’invite dans l’atmosphère. Une interrogation.

 

1er janvier 2020. Paris.

Entre deux livraisons, Hadji tente de joindre son pote Yaya, le Berlinois. La messagerie bien sûr, encore et toujours.
— Alors mon gars was machst du denn ? (Tu fais quoi?) T’as vu j’progresse, c’est que je me prépare à te rendre visite ! J’attends juste le printemps, histoire de ne pas congeler sur place. Alors t’as bien réveillonné ? 2020, on est là ! J’te l’dis, c’est sûr : celle-là, c’est notre année.

El Hadj Hadji est arrivé à Paname il y a six mois, après de multiples et terribles aventures dont il scande les récits dans ses raps déclamés la nuit tombante sur les marches du Sacré Cœur.

J’ai parcouru les terres, et les déserts et les montagnes et les rivages et les forêts et les campagnes
Lorsque je suis arrivé tout m’a frappé
Autour de ma chambre meublée entre Barbès et Rochechouart
Je ne suis de bois je ne suis pas pierre
Je suis fait de chair de sang de muscles de désirs de prières

Depuis il arpente les rues de la ville, yeux grand-grand ouverts pour ne pas perdre une rame de ses visions urbaines. En attendant mieux, il a trouvé le job qui lui permet de découvrir ruelles et quartiers inconnus. Et il kiffe ça, malgré le stress des courses à enchaîner : le voilà livreur chez Deliveroo. Le gars transporte burgers, sushis, pizzas, risottos, mafés, salades, poké bowl, peu lui importe. Il roule, il roule.

23 heures, vanné, il rentre chez lui. Douche, sandwich, il s’affale sur son clic-clac. Oeil entrouvert, il appuie sur la télécommande, un bouton au hasard, la pub, et hop une autre touche.

Hier, 31 décembre 2019, Li Wenliang, ophtalmologue à l’hôpital central de Wuhan, a alerté ses collègues : il aurait découvert une mystérieuse maladie. Résurgence du Sras ? Le doute persiste. Dès aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la santé est informée de plusieurs cas de pneumopathies à Wuhan.

Minuit. Hadji El Hadj s’enfonce dans le sommeil.

7 janvier, France Info. Les autorités chinoises font un lien avec les symptômes des mystérieux cas de pneumopathie qui augmentent dans la région de Wuhan, et la découverte d’un septième type de coronavirus. La piste du Sras est écartée.

— Alors mon gars ? Jamais tu rappelles ?

18 janvier. Le premier bilan est étendu à 45 contaminés et deux morts. Les symptômes évoquent des infections respiratoires aiguës mais aussi des formes plus sévères pouvant entraîner la mort chez des patients fragiles ou âgés.

— Hadji, mon frère, désolé, j’avais un problème avec ma carte SIM… Alors, raconte, comment se passe la vie ?
— La vie, elle roule. C’est moi qui lui cours après.
— T’as un problème ?
— Non mais tu sais, c’est pas facile. J’aime Paris, oui, cette ville c’est un vrai tourbillon. Mais faut juste s’y faire une place. Où que tu ailles, personne t’attend.
— Hey mon frère, après tout ce qu’on a traversé, tu vas te la faire ta place. Ne l’oublie pas : on est des survivants.
— Des survivants, oui, c’est sûr. Maintenant, moi… je voudrais juste être un vivant.

Rapidement le premier bilan est étendu à 45 contaminés et deux morts. Les jours qui suivent, le thème s’incruste un peu, mais personne n’y croit vraiment. La Chine c’est loin. Pourtant… un doute s’invite dans l’atmosphère. Une interrogation.

Le soir-même, Hadji El Hadj se met à l’écriture d’un nouveau texte. Papier, crayons, à l’ancienne. Ça se déroule sur le cahier. Je voudrais juste être un vivant. 
Le lendemain, il reprend son vélo. Et El Hadj roule, roule, roule.
Il trace d’une rue à l’autre.

 17 mars. BFM. Les contaminations en France progressent de manière inexorable, avec 175 décès. 2.579 malades sont hospitalisés dont 699 en réanimation. La France, après l'Espagne et l'Italie, est entrée mardi midi en confinement général. Les Français ne peuvent plus sortir de chez eux sous peine d'amendes.

Et El Hadj roule, roule, roule.

 

12 avril.
—Bonjour, c’est Deliveroo.
—Je vous ouvre, c’est au troisième, porte 35. J’ai laissé un pourboire devant la porte, vous pouvez déposer le paquet, merci.

La porte du hall s’entrouvre. Désert, bien sûr, c’est comme partout. Hadji El Hadj prend l’ascenseur. Il n’a pas de masque, pas de gants, alors il improvise : il interpose un petit bout de papier entre son doigt et le bouton de l’étage. Retiens son souffle, il ne sait pas si ça sert à quelque chose mais dans le doute, il ne respire pas. Arrivé au troisième, il avance en direction de l’appartement 35, dépose le paquet, prend les deux euros laissés pour lui. S’apprête à faire demi tour.

Mais là, il entend une voix, un souffle presque, de l’autre côté de la porte. Une voix de femme. La cloison est épaisse, ou la voix est trop faible, il ne sait pas. Hadji a un peu de mal à comprendre ses mots. Alors il tend l’oreille.
— Vous vous appelez comment ?
— El Hadj.
— C’est joli, ça. Et ça vient d’où ?
— Moi je viens de Guinée.

Il approche plus encore son visage de la porte, jusqu’à en frôler la matière. Respirer cette présence.

— Moi, c’est Sandra.
— Vous allez bien, Madame ?
— Je ne sais pas, je pense. Quel jour sommes-nous ?
— On est jeudi, le 12 avril.
— Le 12 avril… Alors c’est ça, oui c’est bien ça. C’est mon anniversaire. J’ai soixante ans aujourd’hui.
— C’est vrai ? Bon anniversaire alors.
— Merci. Vous avez une jolie voix. Ça m’a fait du bien de parler avec vous.
— Moi aussi, Madame, ça m’a fait du bien.
— Sandra, appelez-moi Sandra.
— Bon anniversaire, Sandra.
— Merci. Et surtout, prenez soin de vous. Soyez, soyons vivant.

Une fois sorti de l’immeuble, El Hadj Hadji se remet en selle sur son vélo, traverse ce Paris désert. Alors il roule, roule, roule.

Remonte les Champs Elysées, arrive place de l’Étoile. Juste au centre, face à l’Arc de Triomphe, stop, il s’arrête. Fige l’instant, contemple l’apocalypse.

Et se fait une promesse d’abord chuchotée, puis déclamée aussi fort qu’il le peut, là, juste au carrefour de ces avenues célèbres. Deux phrases, comme un écho, elles traversent la ville.

« 12 avril 2020, il est vingt heures, cette année sera la nôtre.
Et je serai juste un vivant. »

You were born. And so you’re free. So happy Birthday.

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A propos de l'auteur

Marc Cheb Sun
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Marc Cheb Sun est autodidacte. Fondateur du média Dailleursetdici.news, créateur de performances théâtrales, il vit à Paris où il anime des ateliers d’écriture avec des jeunes. Il publie son premier roman "Et je veux le monde" aux éditions JC Lattès en mars 2020.

Crédit photo : homardpayette

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