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Histoires globales, voix locales

|| La révolution et après ? S4

Les plaies du Bloody Sunday saignent toujours

Portrait Laura Taouchanov

Por Laura Taouchanov

Photo de Laura Taouchanov - Les habitants de Derry retracent les parcours des manifestants en 1972

Le 30 janvier 1972, environ 150 000 catholiques participent à une manifestation pacifique à Derry (Londonderry pour les unionistes), pour réclamer les mêmes droits que les protestants. Bilan : 14 victimes abattues par des soldats britanniques. Le Bloody Sunday (le « dimanche sanglant ») a non seulement créé une vague d'émotion à travers toute l’Irlande du Nord mais il a aussi ouvert la voie à trois décennies de guerre civile. Cinquante ans plus tard, les habitants de Derry commémorent un événement qui continue à les hanter alors que les parachutistes britanniques n’ont jamais été condamnés.

Lorsqu’on arrive sur les hauteurs de Derry, la seule ville entièrement fortifiée d'Irlande du Nord, la première chose que l’on remarque est sa rivière. La ville est une cuvette coupée en deux par le Foyle, qui sépare les quartiers catholiques et protestants. En 1977, une orque l’avait remontée pour trouver du saumon et, pendant plusieurs jours, les habitants des deux rives s’étaient rassemblés au bord de l’eau pour l’admirer. La scène aurait semblé quelconque dans n’importe quelle autre ville du monde mais à Derry elle a fait sourire tant elle est rare. Construit en 2011, le pont de la Paix a bien tenté de rapprocher les deux communautés mais les divisions résistent encore aux initiatives locales.

C’est un hasard du calendrier mais le cinquantième anniversaire du Bloody Sunday est tombé un dimanche. Sous un crachin, les habitants ont retracé l’itinéraire des manifestants de 1972. « C’était une marche civique pour que les catholiques aient le droit de voter, de se loger et d’étudier comme tout le monde, déplore Denise, qui enseigne l’histoire au collège catholique Saint-Colomb. Sans ces hommes et ces femmes nous n’aurions pas les mêmes droits aujourd’hui alors je me sens particulièrement reconnaissante. » Lorsque la foule est arrivée devant le mémorial des victimes, le ciel s’est complètement dégagé et le soleil est sorti. « C’est Dieu qui nous donne une petite tape amicale dans le dos », plaisante James. En 1972, alors qu’il sort de sa cachette pour secourir une victime, il voit un homme se faire tirer dessus. « Il faisait très froid ce jour-là, mais aussi très beau comme maintenant. »

Qu’ils aient été témoins de cette violence dans la rue ou à leurs fenêtres, les habitants de Derry s’en souviennent comme si c’était hier. « J’avais 18 ans et je marchais avec un groupe de manifestants plus radicalisés, se souvient Eamonn Lynch, un ancien détenu de Long Kesh, une prison dans laquelle les Britanniques enfermaient des hommes soupçonnés d’être engagés dans l’IRA (l’Armée Républicaine Irlandaise, une organisation paramilitaire luttant contre la présence britannique en Irlande du Nord). Comme d’habitude, on s’est mis à caillasser les patrouilles qui ont riposté avec du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc. » Et puis, soudain, les parachutistes ont chargé avec l’ordre de tirer à balles réelles. « Heureusement, j’étais à l’avant du cortège alors j’ai pu m’enfuir dans une rue sur la gauche pour m’abriter derrière un muret. En levant les yeux, j’ai reconnu Mickey Bridge et ses cheveux si clairs qu’ils tiraient vers le blanc. C’était un costaud un peu plus âgé que moi et il avait une sacrée réputation à Derry. Mickey agitait ses mains en défiant des soldats qui venaient d’abattre un adolescent devant lui. » Quelques secondes plus tard, le jeune homme était à terre, comme dix-sept autres personnes blessées ce jour-là.

Une quête de justice

Des impacts de balles sont encore visibles sur le mur du musée de Free Derry, qui retrace l’histoire de la guerre civile, aussi appelée les Troubles. C’est ici que se terminent les visites de Paul Doherty, guide touristique dans le quartier catholique du Bogside, un ancien fief de l’IRA, et fils de Patrick Doherty, tué de dos alors qu’il rampait pour trouver refuge. Pendant des années, l’armée britannique a affirmé avoir tiré sur des hommes armés et des poseurs de bombes. Ce n’est que trente-huit ans après que l’innocence des victimes a été officiellement prouvée par l’enquête du juge Saville en 2010, après douze ans d’enquête. Contrairement à leurs dépositions de l’époque, des soldats ont fini par avouer que les victimes étaient bien désarmées, ce qui avait amené David Cameron, le Premier ministre britannique de l’époque, à présenter des excuses pour des actes « injustifiés » et « injustifiables ».

Mais la réconciliation reste difficile avec le sentiment que justice n’a pas été rendue. « C’est déjà un grand pas mais la plupart de ces soldats sont des médaillés de guerre vous savez, comment voulez-vous que je vive avec ça ? » Paul Doherty tente de rétablir la vérité avec ses propres moyens lors de ses visites guidées. « Je ne fais pas dans le politiquement correct, prévient le cinquantenaire, les bras croisés. Pendant des années, nous sommes passés pour les méchants et les Britanniques pour des héros. Il faut que les touristes sachent ce qu’il s’est vraiment passé ici. » À ce jour, seul le soldat F. a été poursuivi pour avoir causé la mort de deux manifestants mais son procès a été abandonné en 2021. Pire encore pour les familles, le gouvernement britannique a récemment déposé un projet d’amnistie devant le Parlement afin de stopper les enquêtes et donc les poursuites pour les crimes commis par les deux camps pendant la guerre civile.

Un héritage toxique pour certains jeunes

Si les jeunes de Derry ne remplissent plus les prisons et les cimetières de la ville, ils continuent à payer un lourd tribut pour le passé de leurs parents. Le taux de chômage explose, la pauvreté gangrène certains quartiers de la ville (catholiques, pour la plupart) et beaucoup manquent de perspectives. L’Irlande du Nord a le taux de suicide le plus élevé du Royaume-Uni et la santé mentale des jeunes hommes préoccupe particulièrement les autorités. Chaque année, l’Association des secouristes du Foyle doit intervenir plus de deux cents fois pour des noyades. « Tout le monde a été touché ici et que vous soyez catholique ou protestant, vous connaissez quelqu’un qui connaît quelqu’un ou alors vous avez vous-même perdu un proche, explique Jane Buckley, qui est en train de terminer une série de romans sur la guerre civile. Les troubles psychiatriques sont monnaie courante à Derry parce que c’était un carnage, une vraie guerre! Et c’est seulement maintenant que la parole commence à se libérer. Deux ou trois générations ont été meurtries alors ça impacte forcément les enfants en grandissant. »

Pendant des années, les familles ont évité ce sujet de conversation au sein du foyer. « C’était trop douloureux, se souvient Paul Doherty, âgé de 8 ans lorsqu’il a perdu son père. Ma mère s’est retrouvée seule avec six enfants à charge, dont un bébé de 7 mois. » Les parents dissimulaient aussi leur colère pour éviter que leurs enfants prennent les armes pour se venger. « Le soir qui a suivi le Bloody Sunday, j’ai vu beaucoup de gens ordinaires devenir extraordinaires et faire la queue pour rejoindre les rangs de l'IRA, se souvient Eamonn, déjà engagé à l’époque. Ils [les Britanniques] voulaient que ça nous serve de leçon mais c’est l’inverse qui s’est produit. On payait des impôts pour que l’armée nous protège et, à la place, ils tuaient des innocents. » L’année qui a suivi a été la plus meurtrière avec 479 morts sur les 3 500 victimes de la guerre civile. « En 1972, des bombes explosaient tous les jours. » Beaucoup d’hommes choisissent aussi de cacher leurs traumatismes sous le tapis par pudeur, dans une société vieux-jeu qui laisse peu de place aux émotions. Cinquante ans après, ses missions au sein de l’IRA sont encore taboues pour Eamonn Lynch. A-t-il aidé à poser des bombes, comme son meilleur ami qui s’est fait exploser par erreur en la déclenchant trop tôt ? C’est par hasard que sa fille de 15 ans a appris qu’il avait été emprisonné 13 mois, en voyant sa photo dans un article du Derry Journal qui rendait hommage aux anciens détenus du conflit.

Les divisions résistent aux accords de paix

Sur les barres d’immeubles précaires du Bogside, le passé est constamment rappelé aux passants. Sur l’une des fresques de guerre les plus célèbres, on voit le prêtre Edward Daly agiter un mouchoir blanc alors qu’il tente de mettre à l’abri Jackie Duddy, un adolescent mourant de 17 ans, grand espoir olympique de la boxe. Lors des commémorations, plusieurs responsables religieux se sont succédé au micro pour encourager la jeunesse à dépasser les clivages de leurs aînés. « Plus jamais nous ne voulons vivre l'oppression d'une culture plutôt qu'une autre, a rappelé le révérend David Latimer, devant une foule majoritairement catholique. L'heure est venue de prendre ensemble le virage du changement, pour un avenir commun qui nous sera envié dans le monde entier. Ce sera le témoignage de ceux qui ont lutté hier et l'héritage de ceux qui suivront demain. »

Mais la réalité est un peu moins réjouissante et il suffit de regarder la couleur des uniformes scolaires pour deviner la religion des enfants. Les protestants portent souvent du bordeau ou du bleu tandis que les catholiques sont en vert la plupart du temps. « Dans mon collège, la rumeur raconte que les protestants sont mauvais, qu’ils ont de plus jolies maisons et plus d’argent que nous, reconnait Lucie qui ne semble pas gênée par le froid en rentrant chez elle dans sa jupe vert bouteille. J’aimerais que les écoles soient plus mélangées parce qu’on ne peut pas vraiment se rencontrer, les protestants vivent de l’autre côté de la rivière et ça n’aide pas à dépasser tous ces stéréotypes. » L'histoire continue d’être enseignée de manière différente aux enfants des deux rives. « La manière dont vous entendez parler du conflit dépend de votre origine. D’habitude après une guerre, c’est le vainqueur qui écrit l’histoire mais là tout le monde a perdu », souligne Eamonn Lynch, l’ancien membre de l’IRA.

La rivière Foyle sert aussi de rempart politique entre les partisans d’une Irlande réunifiée (les républicains et les nationalistes, majoritairement catholiques) et les fidèles de la couronne britannique (les unionistes et les loyalistes, majoritairement protestants). Chez les uns on trouve des drapeaux vert-blanc-orange de la République d’Irlande et chez les autres des trottoirs peints aux couleurs du Royaume-Uni. Signe que ces fractures n’appartiennent pas encore au passé, les habitants ne parviennent même pas à se mettre d’accord sur le nom de leur ville. C’est Londonderry pour les unionistes et Derry pour les républicains. La paix ne semble tenir qu’à un fil grâce aux accords de Belfast signés en 1998. Ils prévoient le partage du pouvoir entre les deux camps mais la question de la frontière resurgit avec le Brexit, une trahison insupportable pour les unionistes qui se sentent abandonnés par Londres.

« Combien de temps devrons-nous encore chanter cette chanson? », s'interroge Bono, le leader du groupe irlandais U2 dans la chanson « Sunday, Bloody Sunday », sortie en 1983. « Ce serait super qu’un jour on ne soit plus obligés de parler des Troubles mais qu’on raconte plutôt à nos jeunes comment les Irlandais ont réussi à s’unir en un seul peuple, en dépassant les clivages religieux et politiques. On ne peut pas vivre éternellement dans le passé, conclut Eamonn Lynch. J’étais un grand optimiste en 1972 et mes idées sont toujours les mêmes. Je suis encore persuadé que notre île devrait être une seule et même Irlande, libérée de toute ingérence britannique. » Pour les républicains, la réunification de leur île n’est qu’une question de temps et devrait permettre de résoudre toutes ces divisions alors que la population protestante a réduit comme peau de chagrin à Derry ces cinquante dernières années.

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Sobre el autor

Portrait Laura Taouchanov
Laura Taouchanov
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Je m'appelle Laura, j'ai 28 ans et je suis journaliste pigiste dans le milieu de l'audio. Je trouve que la vie sonne mieux à travers un casque, pas vous ? Née d'une mère anglaise et d'un père bulgare, je me suis toujours intéressée aux questions d'appartenance, de communauté et d'identité. Depuis ma sortie de l'Ecole supérieure de journalisme à Lille, j'ai travaillé pour plusieurs radios nationales à Paris (RMC, Europe 1, Radio Classique...) et le podcast Transfert (Slate). Fin 2021, je me suis envolée vers Dublin pour être la correspondante irlandaise de plusieurs médias francophones.