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Histoires globales, voix locales

|| L'insoutenable légèreté du labeur S2

À la recherche du bonheur : quand le travail ne peut plus être un refuge

Emily Headshots

Por Emily Ochoa

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Depuis bientôt un an, le télétravail est devenu la règle un peu partout dans le monde. Une nouvelle norme qui bouscule les relations entre collègues et met fin aux déjeuners et pause cafés informels. Pour le pire ?

Il y a deux mois, j'ai retrouvé des collègues pour un déjeuner. C’était troublant, on aurait dit un premier rendez-vous.

J'ai choisi ma tenue avec soin, je me suis maquillée et suis sortie, très enthousiaste, pour prendre le métro. L'un des collègues, un nouveau cadre fraîchement arrivé, était quelqu'un avec qui j'avais maintes fois pu discuter, mais sans jamais l'avoir vu en personne. J'allais découvrir quel type de pompes il aimait chausser, combien il mesurait et s'il était amateur de café ou de thé. Rien de ce que nous faisions, à trois — on se retrouvait à l'extérieur en petit comité de moins de six pour parler affaires — ne contrevenait aux restrictions qui étaient à l'époque en vigueur à Londres. Mais j’ai ressenti une de ces bouffées d’adrénaline qui ne surgissent que lorsque les interdits sont bravés.

On s’est installés sur la terrasse d'un restaurant méditerranéen quelconque, on a commandé des halloumi et des pâtes aux fruits de mer, puis on a discuté des plans financiers pour 2021. Au moment où on était passés à l'espresso, on s’apprêtait à se quitter, mon PDG a laissé échapper un soupir ravi : « Wow. C'était génial. »

On a tous acquiescé d’un hochement de tête. Un vrai moment d'allégresse, ça va sans dire. Alors que les déjeuners professionnels m’ont toujours paru comme de la gourmandise à certains égards (la faute d’une éducation dans une famille protestante américaine où les soucis d’argent étaient constants), la gourmandise, cette fois-ci, avait eu l’ascendant sur l’aspect financier des choses. Étions-nous censés nous sentir aussi satisfaits par une discussion qui aurait très bien pu avoir lieu sur Zoom ?

Le Covid m’a rappelé que nombre des grands changements sociétaux du passé peuvent être perçus comme des découplages. Le télégraphe et le téléphone ont découplé la communication individuelle, de la proximité physique à une échelle de masse.
Internet a permis la publication de masse et ainsi dissocié le contrôle des gouvernements et des détenteurs de médias sur l’information. Le plus grand découplement que le Covid nous a fait connaître, à ce jour, réside vraisemblablement dans la séparation de la prestation professionnelle liée au bureau, son lieu de travail physique. Tout comme à l’amoindrissement du contact humain qui va de pair.

C'est ce découplage, ce recalibrage sismique, qui nous a bousculés. Et ceux qui perdent pied tentent par tous les moyens de ressouder la terre à leurs pieds.

Place aux commentateurs de la productivité. En juillet, Ethan Bernstein, enseignant à la Harvard Business School, et d'autres ont publié "The Implications of Working Without an Office" [« Les implications de travailler sans aller au bureau »], un article qui relatait en détail les résultats d’une précédente enquête menée auprès de 600 cols blancs aux États-Unis. Leur objectif : répondre à la question « Quel effet le télétravail a-t-il eu sur la productivité et la créativité ? ». Leur conclusion : « Le travail virtuel a été un succès », puisque les employés estiment être tout aussi productifs à la maison qu'au bureau.

La liste des effets secondaires liés au travail à distance qu'ils y mentionnent, puisée dans la littérature universitaire, se rapproche néanmoins d’une liste de clauses de non-responsabilité figurant dans une publicité pour un complément alimentaire amincissant, « autrement efficace à 100 % ». Longues journées de travail, banalités allégées, intégration plus compliquée des nouveaux employés. Enfin, Bernstein et al. notent que « le travail virtuel rend difficile, voire impossible... [le fait de] cultiver des relations au sein des pools de talents, susceptibles d’être positifs pour l'organisation à l'avenir ».

Quels sont ces avantages ? À qui profitent-ils ? La réponse n’est pas limpide, mais pour moi, le sentiment de fond l'est. Je ne peux pas m'empêcher de penser que Bernstein tenait à défendre la pause café, la soirée au bar avec les collègues, le « Wow c’était génial ! » qui survient dans les relations personnelles entre collègues. Il n'a tout simplement pas trouvé la bonne métrique.

Pourquoi a-t-il échoué ? Je dirais que notre attachement à la productivité comme but ultime de toute politique régissant le lieu de travail, sera notre perte si nous voulons adapter le travail de bureau à l'être humain dans un monde post-Covid.

Et cet attachement est une conséquence de notre besoin de croire que le travail est une sphère pleinement rationnelle de la vie humaine.

J'ai déjà abordé ici mon désaccord avec une perception du travail comme « Rationalityland » [« terre de la rationalité »], endroit idéal où les employés laisseraient leurs émotions humaines bordéliques à la porte pour revêtir un uniforme magique qui les transformerait en preneurs de décisions à profits maximaux, et dont la productivité pourrait être relevée ou relâchée en fonction des directives managériales.

Le Covid s'attaque une fois de plus à cette idée de « Rationalityland » en suggérant qu’on pourrait, au fond, avoir besoin les uns des autres au travail. Et il se peut que l’on prenne des décisions professionnelles qui se fondent sur ce besoin.

Bien avant le Covid, Arlie Hochschild (connue pour avoir popularisé la notion de « second shift », que doivent assumer les mères qui travaillent, en avait dégagé des constatations similaires dans son livre The Time Bind [« Le Joug du Temps »]. Elle y affirme que la ligne qui sépare le travail et la maison est devenue bien plus brouillée que beaucoup d’entre nous aimeraient le croire, et que les mêmes motivations qui font surface au sein de nos relations personnelles — essentiellement un besoin d’être aimé, valorisé, et connecté aux autres — se retrouvent également au bureau.

Hochschild a passé trois étés dans une entreprise anonyme du Fortune 500 dans le Midwest américain, interrogeant ouvriers et employés sur le rapport entre leur travail et leur vie. Un thème redondant chez les cadres masculins avec lesquels Hochschild s'est entretenue, est le sentiment que le domicile est un endroit qui leur procure souvent un sentiment de désorientation et d'inutilité. Au bureau, en revanche, ils peuvent être valorisés et utiles. Un cadre qui chérissait ses relations avec les personnes (principalement des hommes) qui travaillaient pour lui, « était un meilleur père au travail qu'à la maison... c'était simplement bien plus gratifiant d'être un père ici que nulle part ailleurs ».

Tout en lisant ces lignes, je me suis remémorée un entretien que j'avais fait passer à un candidat pour un poste de cadre dans mon entreprise, il y a maintenant quelques mois. Il était dans son bureau, m'a-t-il dit, en compagnie de deux autres personnes seulement, au sein d’un service de 70 personnes. Pourquoi est-il venu, lui ai-je demandé. Il m'a répondu : « C'est bien mieux ici. Je quitte une maison pleine à craquer d'enfants le matin et je viens ici pour avoir un peu de paix et de quiétude, où je peux vraiment me consacrer à mon travail. »

Le travail peut être un refuge, un moyen d'évasion, mais aussi un lieu où chacun peut se reforger une nouvelle identité.
Ça me rappelle un collègue, cadre d’une de mes anciennes entreprises, une boule d’énergie et de positivité au bureau. Il monopolisait l'air et l'espace dans n'importe quelle pièce. Pourtant, sa voix se fondait dans une douce tendresse chaque fois que sa femme l'appelait. À l'époque, je pensais que son incarnation au bureau était le « vrai » lui, et que son personnage au téléphone était un habit qu'il endossait. Avec du recul, ça ne pouvait pas être aussi simple. On a tous besoin d’explorer les espaces pour essayer les différentes versions de soi qu’on pourrait être, pour invoquer notre lion aussi bien que notre souris intérieure. De nouveaux espaces, et de nouvelles personnes, nous donnent de nouvelles libertés.

Ces libertés peuvent être suffisamment attirantes pour nous inciter à les exploiter. Dans une famille du livre The Time Bind, les deux parents (un homme et une femme) travaillaient en rotation dans une usine. Tous deux appréciaient particulièrement leur temps au travail et y trouvaient un refuge pour leur santé psychologique. Ils pouvaient cultiver des amitiés dans le monde des adultes, loin du vacarme infernal des enfants à la maison. Le travail était une issue de secours à une vie personnelle difficile. Les deux parents étaient amenés à faire des heures supplémentaires qui n'avaient pas grand intérêt sur le plan financier. « Cela m'a fait réfléchir, a déclaré Hochschild. Combien de personnes cherchent vraiment à savoir pourquoi leur vie est comme telle, sans jamais réellement saisir le lien entre leur désir d'évasion et celui du profit d'une entreprise? ».

C’est ce type de défaillances dans la logique économique qui nous révèle la force réelle des bienfaits cachés du travail et l'importance de se donner les moyens d'en saisir l'existence. Le travail, pour beaucoup d'entre nous (je dirais même pour tous), nous octroie une sphère dans laquelle on peut satisfaire nos propres besoins émotionnels à travers les relations que nous y développons avec les personnes qui travaillent avec nous. Souvent, on ne sait pas pourquoi on le fait, ni même qu’on le fait. Néanmoins, ces besoins sont le ciment qui lie beaucoup d'entre nous à notre travail, d'une manière que l'argent ne parvient pas à faire.

Le collègue qui est devenu un bon ami, et le collègue qui est devenu plus qu’un ami ; les séminaires d’entreprise, les soirées karaoké, et les histoires qui se transforment en légendes ; le mentorat d'un jeune analyste qui vous rappelle vous-même à son âge. La « work wife » [« épouse de bureau »] ; on en a tous eu. On a tous laissé nos relations humaines compliquées s'infiltrer dans nos vies au bureau et pimenter celles-ci, en les rendant au passage plus riches et plus profondes.

Que se passe-t-il donc quand une pandémie fait irruption dans nos vies et dissocie le travail des relations sociales ? La colle s'assèche. Et on se retrouve à un cheveu d’être balayé par la moindre petite brise.

Au moment où j’écris ces mots, mon agence a fermé depuis plus de trois mois, après une brève reprise en été. Londres est entrée dans un troisième confinement, et personne ne se fait d’illusions sur un ouverture des frontières avant Pâques.

Soyons honnête, ça n’a rien d’une partie de plaisir. Je lutte contre la monotonie d’une réunion Zoom qui se prolonge dans la suivante, des heures de celle-ci qui se perdent au fil des jours qui défilent. Jadis ponctué par les pauses café, les pauses midi et les dîners d'équipe, le travail n’est plus ce qu’il était. Parfois, j'ai l'impression que la colle qui unit ma raison d’être avec la raison de mon travail s'effrite.

Pendant un certain temps, j'ai gardé ce sentiment pour moi. Peut-être que c’était moi qui étais défectueuse, incapable de trouver du plaisir à superviser des conseils consultatifs virtuels et à préparer des séries de diapositives sur l’adaptation virtuelle des stratégies. Puis il y a quelques semaines, un collègue très studieux (pour ne pas dire haut placé) m’a avoué à la dérobée que lui aussi, ressentait la même chose.

Sommes-nous seuls ? Peut-être. Mais j’en doute. On est productifs, mais pas très heureux. N’y aurait-il pas de système de comptabilité qui pourrait quantifier tout cela ?

Si nos emplois venaient à perdre leur vocation masquée de lieu de refuge, s'ils cessent d'être un espace où l'on peut se connecter, se valoriser et s’aimer les uns les autres, la question ne sera pas de savoir « de combien chutera la productivité », mais « par quel moyen devra-t-on désormais s’épanouir au travail ? ».

Je crains qu’on ne soit pas capables de répondre à cette question tant qu’on ne la regardera pas en face et qu’on n’admettra pas son importance. Si le bureau cesse d'être en mesure d'assurer le lien humain, d'autres institutions vont apparaître pour le faire, et elles ressembleront probablement plus à des sectes qu'à des kibboutz.

Nous, employés de bureau du monde entier, avons encore du chemin à faire. Nos personnalités de bureau ont traversé l’année 2020 en mode hibernation — toujours en vie, mais avec peine. À l'arrivée de 2021 et à l’aube de l’ère post-Covid, on devrait les remuer de leur sommeil et les ramener à la lumière du jour. Notre productivité n’en dépend peut-être pas, mais notre bonheur oui.

No te pierdes los próximos frictions...!

Sobre el autor

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Emily est une auteure basée à Londres. Elle occupe actuellement le poste de chef de cabinet chez Eigen Technologies, une startup spécialisée dans les logiciels de machine learning.
Américaine originaire de Boise, dans l'Idaho, Emily a travaillé aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. Elle est diplômée en biologie et en anglais à l'université de Stanford et d'un Master en anglais à l'université d'Oxford. Ses écrits ont déjà été publiés dans la revue The American Scholar.