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Histoires globales, voix locales

|| Love Better S3

C’est quoi le contraire du mariage ?

Por Joy Majdalani

Joy Majdalani a grandi au Liban, où le mariages et les affaires familiales sont régies par des lois religieuses et patriarcales qui désavantagent systématiquement les femmes. Pour avoir assisté au divorce de ses parents, elle a longtemps eu l’institution du mariage en horreur. Pourtant, à presque trente ans, elle s’apprête à célébrer son propre mariage. Elle tente de comprendre ce revirement.

Lorsque vous êtes une petite fille au Liban, il se trouve toujours un fâcheux pour vous désigner en souhaitant à vos parents : « A’bela ! ». C’est une formule de politesse consacrée. On espère assister bientôt au mariage de la jeune fille, on appelle de ses vœux des noces prospères et avantageuses. C’est ainsi, ce sont des choses qui se disent, pas besoin d’épiloguer. Ma mère à moi n’en a que faire de l’usage. Il ne faut pas lui souhaiter de malheur : « Non ! J’espère qu’elle ne se mariera pas ! Le mariage n’apporte que des emmerdes ! Souhaitez-lui de longues études et une carrière ! » L’autre en face, embarrassé, pas franchement disposé à avoir une conversation de cette teneur, ne peut que battre en retraite : « J’espère qu’on la verra avec de beaux diplômes alors ! ». Quelques fois, un adversaire naïf se risque à formuler une objection (« Pourquoi pas le mariage, elle peut avoir les deux… »). Celui-là trouve alors ma mère prête à en découdre, affûtant déjà ses armes rhétoriques : « Je ne vois pas comment une femme peut s’épanouir dans le mariage. »

Ma mère n’a pas besoin de déployer de grands efforts de persuasion pour me tenir éloignée de l’institution honnie. Bien plus que le naufrage du couple parental, ce sont les mariages heureux qui me font horreur. Partout, les tantes, les mères d’amies courbent l’échine, s’abîment au service d’un ronchon bedonnant qui exige qu’on lui serve le café avec assez de marc, le tabbouleh sans tomates, ses chaussettes encore chaudes du radiateur, qu’on se taise pour le laisser dormir, et on lui passe toutes ses extravagances. Le contenter est la grande affaire de ces femmes. Ma mère s’était refusée à cette soumission. Le divorce était le prix à payer pour son impétuosité.

De tous les dangers auxquels ma mère s’est exposée en demandant le divorce, celui de perdre sa fille fut le plus insupportable. M’a-t-elle jamais évoqué ce risque en termes précis ? M’a-t-elle jamais parlé de ces terribles séances au tribunal ecclésiastique des affaires familiales ? Je n’en ai pas le souvenir. Je n’étais qu’une enfant - et elle, une bonne mère, de celles qui lisent des manuels de pédopsychologie, oui, une bonne mère, malgré ses tailleurs, son emploi du temps, son poste à l’université, malgré ce qu’en disaient les prêtres, les grandes tantes ou feu sa belle-mère; une bonne mère, malgré ce danger qu’elle me cache. Allez dire, vous, à une gamine d’à peine neuf ans qui n’a que le mot de Maman à la bouche, qu’elle risque d’être arrachée à cette dernière car, selon le tribunal religieux de l'archidiocèse grec-orthodoxe de Beyrouth, les enfants de plus de sept ans doivent être rendus à leurs pères après un divorce. Sept ans, c’est bien assez pour que les mères remplissent leurs fonctions nourricières. Après, c’est le royaume des pères.

Tout sauf perdre sa fille. Les humiliations, les cris, les menaces, les insultes, les interdictions, tous les supplices imposés par son mari furent endurés avec héroïsme. Les femmes fortes ne bronchent pas face au sort qu’elles se sont elles-mêmes choisies, fut-il terrible, se répète ma mère. Et auraient-elles bronché, ç’aurait été en vain. Au Liban, rien n’est prévu pour les secourir : justice, police, famille, on ne se mêle pas des affaires privées des gens. Ce sort, elle s’est avancée vers lui en grandes pompes. Je n’ai que rarement vu les photographies de son mariage. Elle sourit sous une couronne blanche et une voilette, ligotée de satin et de dentelles, livrée à ce grand Monsieur dont les traits me sont, aujourd’hui, presque inconnus. Le ridicule des manches bouffantes façon années 80 (« Ne ris pas, Lady Di avait les mêmes ») parvient à peine à adoucir ce qu’il y a de tragique dans son regard.

Onze ans après ses noces, elle ne se reconnaît plus. Elle, d’habitude si expansive, insolente, s’est ratatinée. Elle est prudente, peureuse, docile. Plus tard, pour décrire ce rétrécissement général, elle n’aura que cette métaphore à la bouche : « Le mariage, ça m’a coupé les ailes. » Le mariage est un supplice, mais le divorce un martyre qui porte ses fruits. Cela valait le coup, d’aller souffrir devant les prêtres grec-orthodoxes du tribunal religieux des affaires familiales : elle obtient le divorce et, en dépit des textes, ma garde. Son opiniâtreté a payé, ou bien est-ce le désintérêt de son ex-mari, peu disposé à se laisser encombrer par une mineure à sa charge. Peu importe. Enfin mère célibataire, elle se décolore les cheveux, troque ses tailleurs austères pour des robes courtes et colorées. Le début des années 2000 offre aux quarantenaires de quoi abreuver leurs imaginaires amoureux. Au cinéma, on peut voir de belles Américaines d’à-peu-près son âge découvrir la romance en secondes noces dans les bras de Hugh Grant ou de Richard Gere. Bien sûr, les tout-récents divorces de ces héroïnes occidentales ont été moins éprouvants que le sien. Pour les Américaines, pas de soutanes qui menacent de vous enlever vos enfants. Pas d'opprobre pour les divorcées, simplement la solitude. Peu importe, ma mère s’y reconnaît. Elle passe I Will Survive de Gloria Gaynor en boucle, danse au milieu du salon, trouve un salut dans ce féminisme du tournant du millénaire qui fait des ruptures amoureuses l’occasion de formidables renaissances et de la réussite économique des femmes la condition première de leur émancipation. J’ai grandi parmi ses livres de développement personnel qui vous promettent, sans hommes, une vie palpitante.

Il m’arrivait de me demander pourquoi d’autres jeunes filles autour de moi ne remettaient jamais en question ces configurations matrimoniales qui leur étaient franchement défavorables. Elles ne rêvaient que de robes blanches et de « sortir honorablement de la maison de leur père ». Le mariage, finis-je par comprendre, est bien plus que l’union de deux individus. Par son truchement, les femmes accèdent à un statut neuf, échappent à la minorité absolue de l’enfance et rejoignent, en tant qu’épouses, une minorité plus relative. Elles sont maîtresses d’un empire limité, mais qui leur offre d’innombrables occasions d’exercer leur autorité. Il y aura une demeure, à la mesure de la richesse de l’époux, des enfants, des voitures, peut-être, une domestique. Alors, on compromet un peu de sa liberté.

Sur les bancs des églises, il a fallu tant de fois que je reste silencieuse tandis qu’un prêtre intimait à une aînée, toute engoncée de jupons blancs, et à nous autres, dans l’audience : « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur; car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l'Eglise, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l'Eglise est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l'être à leurs maris en toutes choses.… ». Après la célébration, nous posions tour à tour près de la mariée, curiosité ambulante, heureuse comme un monument que deux nations s’échangent. Il m’arrivait, bien sûr, de sourire pour la photo, mais je me vouais déjà à autre chose que cela. Autre chose que cela, même son contraire, le contraire de ces mariages religieux, bourgeois, inégalitaires, qui sont la cellule première du tissu social de mon pays d’origine. C’est quoi, alors, le contraire du mariage ?

Je ne savais pas vraiment ce que je cherchais, mais je savais où. Il me fallait partir. En Europe, je serais débarrassée de ces coutumes qui font peser sur les femmes tant de contraintes inutiles. Je serais enfin libre, disponible au sexe, à l’amour, à la passion, à l’aventure (car n’est-ce pas cela, le contraire du mariage, l’aventure ?). Adolescente, j’avais regardé Sex And The City et lu Belle Du Seigneur plus religieusement que l’Évangile. Le champ amoureux tout entier serait contenu entre ces deux extrêmes, opposés mais également attrayants. D’un côté, la frivolité des conquêtes, ces hommes et leur amour facile, qu’on peut choisir comme des poupées Ken sur une étagère : il y aura le beau gosse simple et un peu country, le financier sophistiqué, l’écrivain torturé. De l’autre côté, la passion éperdue, un Solal des Solal terrifiant de beauté, qui vous tient par la main jusqu’à votre perte. Je ne savais pas lequel de ces destins m’était réservé, si j’étais plutôt Ariane suicidée ou Carrie qui se console de ses ruptures dans une effusion d’escarpins et de cocktails. mais il me tardait de le découvrir. J’étais appelée par la solitude des grandes villes de l’Occident. Seules elles sauraient me révéler à moi-même, faire de moi l’héroïne qu’il fallait que je devienne, loin de ce que le monde petit et étriqué où j’avais vu le jour avait imposé à ma mère et prévoyait pour moi.

Je ne m’attarderai pas ici sur les joies et les déceptions que me réservèrent ces années formatrices. Elles se soldèrent, en tout cas, par deux constats implacables. Le premier est aujourd’hui une évidence absolue, grâce au travail des féministes contemporaines qui accordèrent au couple hétérosexuel une analyse minutieuse. Les oppressions que je cherchais à fuir dans mon pays ne s'étaient pas évaporées avec l’avènement d’une législation plus favorable aux femmes. Elles avaient trouvé le moyen de muter, il en restait d’innombrables survivances dans tous les couples que nous formions avec les hommes, comme un script désespérant qu’on ne pourrait jamais désapprendre. À tout jamais, il faudrait se faire belle, sourire, s’affairer, se rendre disponible. Il n’y a pas de terre assez lointaine où fuire.

Le second constat m’est venu de cet immense chagrin qui se manifeste parfois quand je suis auprès des autres. Même dans la plus grande intimité, l’impression d’être absolument remplaçable. Aussi, un gouffre dans ma poitrine, lorsque, vérifiant mon écran de téléphone, je vois que personne n’a songé à m’écrire. La peur enfin, lorsque la nuit se fait sombre, d’une solitude sans recours. L’impression de devoir me battre pour ce qui devrait me revenir de plein droit, quelque chose comme de l’amour ou de la considération, un sentiment de communauté. Il s’est avéré que je souffrais d’un mal banal, qui atteint uniformément tous les membres de ma génération. Un sentiment tellement répandu que cela finit par agacer, ce lieu commun qui consiste à fustiger la solitude moderne, l’incapacité fondamentale à créer ce que l’on appelle « de vrais liens », de rompre un instant le solipsisme de chacun. Nous avons accusé un peu sottement la technologie, alors qu’elle n’est que partiellement responsable de cet état de faits. Cet individualisme, nous le devons entièrement à l’extension de la lutte néolibérale au domaine de l’intime. Nous avons tous un prix sur le marché social et amoureux, nous passerons nos vies à le négocier, nous voulons faire la meilleure affaire. Moi j’étais déjà épuisée de ce long marchandage. J’avais tant rêvé de ces transactions joyeuses et faciles. Il me semblait maintenant avoir épuisé leur liesse. Sommes-nous condamnées à choisir entre les structures traditionnelles qui nous étouffent et la déréliction de la modernité néolibérale, ces grandes villes où l’on peut mourir, dans la rue, sans personne ? Entre les deux, il m’est arrivé de croire à l’impossibilité formelle du bonheur.

C’est au beau milieu de ce paysage désolé que j’ai rencontré Luca. Il m’a tout de suite semblé me trouver face à une forteresse et j’ai voulu croire, presque sans réserve, à cette robustesse. Luca est un homme qui a la force de s’opposer au monde, je veux dire, à cette compétition à laquelle nous participons tous, un peu malgré nous, mais nous briguons quand même la victoire. Lui ne se laisse jamais embrigader. Il a, peut-être depuis toujours, la conscience nette de sa place parmi les autres : je pense que c’est cela qui fait de Luca un homme vraiment bon. La bonté est une occurrence qu’on ne peut pas vraiment s’expliquer, c’est un phénomène qui surgit toujours du vide. De même, je ne m’explique pas tout à fait ma rencontre avec Luca. Je ne sais pas comment il est possible que deux personnes commencent une conversation neuve. Comment il est possible d’oublier les postures, la domination, la violence, les pièges tendus, de se retrouver en dehors de ces rapports de force. Je ne pourrais pas dire pourquoi notre couple échappe à ces dynamiques. Comment un monde aussi brutal peut porter en son sein la possibilité radicale de l’amour. Je pense qu’il y a là une part de transcendance qui échappe à l’analyse. Cela est, simplement. Je ne m’évertuerai pas en explications stériles et je ne prétendrai pas donner aux autres des consignes pour que cela leur arrive.

L’amour est fait de choses anodines. De rituels partagés, de gestes infimes, de sommeil et de nourriture. Il se dégage, pourtant, de ces phénomènes minuscules, lorsqu’ils sont pris ensemble, quelque chose qui les transcende. Comme s’il s’ouvrait une nouvelle brèche, une manière d’être au monde à laquelle on n’avait jusqu’ici accordé que peu de crédit. Et il apparaît, à force de compagnonnage, que ce lien qui se tisse de jours passés ensemble est la chose la plus importante qui soit, elle qui donne à la vie sa valeur et qui fait de la mort quelque chose de regrettable. La condition des femmes a été si terrible que nous avons cru devoir, pour nous affranchir de la soumission où l’on nous a assignées, renoncer à la force de ces liens. Renoncer à faire famille, cette cellule indivisible, qui fut le lieu de tant d’oppressions. C’était en tout cas mon programme. Auprès de Luca, je découvre qu’il est possible de faire famille sans se soumettre, en égale. D’en garder simplement cette allégeance radicale, qui protège des vicissitudes, un engagement éperdu et surtout mutuel. Nous avons là, à notre portée, la possibilité concrète d’être ensemble, dans une humanité pleinement reconnue. Nous avons la possibilité d’incarner l’amour. Il faut pour cela se rebeller contre la société de l’optimisation continuelle. Il y a un certain panache à dire, voilà, ce sera lui, lui à tout jamais, que viennent les maladies, les guerres, les ruines, les autres hommes, je serai là, toujours à ses côtés, c’est là que je retourne. Et dans cinquante ans, ce sera merveilleux, toute cette vie ensemble. Comment appelle-t-on cette promesse, à la vie à la mort ? Il me semble que l’on appelle ça le mariage. Il aura la force de nous soustraire radicalement au pénible marchandage des rapports sociaux et amoureux. La mariage ne saurait se réduire à ses clauses contractuelles. Il est la renonciation même aux transactions contractuelles. La déclaration solennelle que les arrangements de circonstances que l’on peut nouer entre nous ne sauraient suffire. Il nous engage à aimer sans jamais plus évaluer ses gains et ses pertes. Même les athées ont besoin, quelquefois, de faire acte de foi, de se donner absolument à ce en quoi ils croient. Pour moi, il y a la littérature. Il me semble que le mariage est de cet ordre.

 

Depuis que je me suis fiancée à Luca, ma mère s’enthousiasme pour les préparatifs. Elle sait que j’épouse un homme bon, mais quelquefois, elle est prise de terreurs anachroniques, « Fais attention, quand même, garde ton indépendance. » Je lui dis que les règles qui régiront mon mariage n’ont rien à voir avec celles qui s’appliquaient au sien. Il y a des lois, on est en France, c’est un mariage laïque, je suis l’égale de mon mari. On ne lui ôtera pas de l’esprit que je me risque à un jeu dangereux. Pourtant, dans la boutique de robes de mariées, elle a pleuré de joie. Elle veut pour moi un voile, une couronne, une robe « qui fasse princesse. » Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai choisi une robe aussi blanche, quel penchant se manifeste là, moi qui n’ai jamais rêvé de mariage et de ses fanfreluches, mais mon reflet me rend heureuse. Je fais quelques tours sur moi-même comme une petite fille qui s’amuse de ses jupons. Je pense que ma mère aussi, est heureuse. Peut-être que nous avions besoin de cela, toutes les deux, peut-être que ma jolie robe guérit des plaies anciennes. Peut-être que nous devons nous saisir des institutions qui nous ont fait souffrir pour réparer les injustices. Réinvestir les outils de notre oppression d’hier, les renverser. Qu’avons-nous en commun, moi qui m’apprête à me marier aujourd’hui, et ma mère, il y a trente-cinq ans ? Pas grand-chose, je l’espère (en tout cas, pas les manches bouffantes de Lady Di). Nous vivons presque des expériences contraires. Oui, ce mariage est le contraire de leurs mariages.

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Sobre el autor

Joy Majdalani
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Joy Majdalani est née à Beyrouth en 1992 et vit à Paris depuis 2010. En 2022 elle publie son premier roman, Le Goût des garçons, aux éditions Grasset.