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Histoires globales, voix locales

|| Love Better S3

Le gaslighting, la passion et l’oubli

Por Maud Le Rest

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Maud a vécu une relation douloureuse. Une histoire d'amour avec un homme qui l'a fait souffrir. Pendant de longs mois, elle ne parvenait pas à mettre des mots sur cette relation. "L'emprise", c'est ce qu'elle avait trouvé de mieux mais sans que cela raconte les subtilités de cette relation. Puis, près d'un an après la fin de cette relation, au détour d'une conférence, elle découvre ce terme : gaslighting.

Trop timide pour poser ma question. C’est souvent comme ça quand j’assiste à une conférence. Ce soir, je suis tétanisée. Je lis les travaux de cette philosophe depuis un petit moment, et j’ai trop peur. De me ridiculiser, de dire une connerie, de bafouiller. Alors je me tais.

Je me rattrape le lendemain via Twitter. Elle ne me répondra sûrement jamais, mais bon. À cette philosophe féministe qui travaille sur la notion du consentement, je demande ce qu’elle pense des relations d’emprise. Peut-on vraiment consentir à un acte sexuel quand on est sous la coupe de son conjoint ? Cette question, je me la pose fréquemment, et je ne suis pas bien sûre d’avoir la réponse.

Contre toute attente, la philosophe me répond le lendemain, avec beaucoup de gentillesse. Elle me recadre cependant : elle m’invite à déconstruire cette notion d’emprise, très galvaudée, et à me renseigner sur celle de gaslighting, moins connue.

Dans le film Hantise, ou Gaslight en anglais, le personnage incarné par Ingrid Bergman est persuadé que sa santé mentale se dégrade. Tous les jours, son mari nie ses perceptions et ses souvenirs, jusqu’à la convaincre de sa propre folie. À mesure qu’elle perd pied, elle coupe les ponts avec son entourage et devient de plus en plus dépendante de son époux. Chaque nuit, seule dans sa chambre, elle voit la lumière au gaz s’atténuer. Quand elle s’en ouvre à son mari, celui-ci lui fait croire qu’elle imagine des choses. Et pour cause : si la lumière de sa chambre se fait plus faible, c’est que le manipulateur est en train d’utiliser la lampe de la pièce du dessus, affairé à des magouilles secrètes. Aujourd’hui, par extension, le terme de gaslighting est utilisé en psychologie dans le monde anglo-saxon et commence à se faire connaître en France. Le dictionnaire américain Merriam-Webster le définit comme la « manipulation psychologique d’une personne sur une longue durée, qui l’amène à se questionner sur la validité de ses propres pensées, de sa perception de la réalité et de ses souvenirs ». Cette manipulation « entraîne généralement chez la victime une confusion, une perte d’estime de soi, une incertitude par rapport à sa stabilité émotionnelle et mentale et une dépendance envers la personne manipulatrice ».

Je n’ai pas attendu de discuter avec cette philosophe pour connaître ce terme. Mais l’emprise, c’est plus vague, moins politique. Presque poétique. Alors j’utilisais ce mot à l’envi. Pourtant, quelques mois plus tôt, deux amies avaient pour la première fois employé le mot gaslighting en ma présence. Elles tentaient, impuissantes, de m’alerter sur ce que j’étais en train de vivre avec toi, alors que j’oubliais petit à petit ton infidélité, tes violences verbales et physiques, et mes convictions féministes.

Tu as débarqué à l’automne. J’apprenais tout juste à vivre avec moi-même, après une relation longue et un nombre incalculable d’histoires bancales, inutiles et chronophages. J’aimais Paris, j’aimais boire, j’aimais aller au cinéma. Rien de bien romanesque, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sentais apaisée.

On s’est vus dans ce restaurant du XXe et tu ne m’as pas plu tout de suite. Tu n’étais pas vraiment beau, mais tu dégageais un charisme certain. Et putain, tu me faisais rire. Tu étais de toutes les luttes sociales. Tu étais empathique, tu écoutais. Sans grande peine, tu m’as séduite. Plaire, c’était ta passion, ton carburant, ce qui nourrissait ton ego démesuré. Alors quand la jolie fille un peu bourgeoise et férocement féministe s’est présentée à toi, tu t’es dit que c’était ton challenge de la trentaine. De mon côté, je me montrais plus pragmatique : pour une fois, je ne tombais par sur un connard, un débile ou un mec violent.

On a « officialisé » cette relation très vite. Je n’étais pas sûre d’en avoir envie, mais tu mettais la pression, et moi, je culpabilisais. Après tout, je ruminais depuis trop longtemps ma fatigue des hommes instables, et toi, tu tordais le cou à ce stéréotype. « Si c’est ce que tu veux, c’est ce que je veux », j’ai répondu. Tu étais aux anges.

De mon côté, je commençais à annoncer à mes amis proches qu’apparemment, « j’étais en couple ». Comment ça ? Moi, la célibataire convaincue, quasi-militante ? J’avais du mal à y croire moi-même. Puis les jours ont passé, et je suis tombée complètement, profondément, farouchement, ardemment amoureuse de toi. Il faut dire que tu étais un personnage, sur les réseaux sociaux comme dans la vie. J’étais fière de partager le quotidien d’une personne aussi singulière et appréciée. Un homme qui s’était sorti de la merde lui-même, qui avait vécu l’enfer et la misère. J’étais ton remède. Quelque part, ça me donnait une valeur que je pensais ne pas avoir.

Sans m’en rendre compte, je me faisais embrigader dans un culte de ta personne. Je voyais moins mes amies. Pas une minute ne passait sans que je pense à toi. En l’espace de quelques semaines, tu étais devenu le pilier de ma vie et ton rire, ton regard, ton odeur, avaient colonisé mon cerveau. J’aurais dû voir que tout ça allait trop vite. Mais rien ne pouvait se mettre en travers de notre histoire. Pas même les inquiétudes de mes amies, qui voyaient tourner ce petit manège avec circonspection, ni mon féminisme radical, pourtant si prompt à condamner le moindre écart chez un homme cis.

Puis tu as commencé à piquer des colères. Impressionnantes. Je te faisais part d’expériences sexistes que je vivais, tu minimisais. Je m’agaçais et te faisais comprendre que tes réactions faisaient partie du problème. Alors tu te levais, tu criais. Sur moi. Je partais me réfugier dans la cuisine et j’attendais que ta rage passe. Tu faisais près de deux fois mon poids, tu m’aurais cassée en deux. J’ai appris à éviter les sujets qui fâchent pour ne pas déclencher ta fureur. De manière inconsciente bien sûr : c’est moi qui étais folle et qui « perdais mes nerfs ». Je devais apprendre à me contrôler pour ne pas « te rendre taré ». Petit à petit, je me dévalorisais, et je dévalorisais mon discernement.

Je voyais que tu échangeais régulièrement avec des filles sur les réseaux. Des filles un peu connues, donc plus intéressantes que moi. C’était de la drague ouverte mais je me persuadais du contraire. Un soir, tu t’es rendu à une fête avec des gens de ton monde et avec ces filles. Des personnes qui comptent. J’avais un mauvais pressentiment : toi qui me disais tout, tu ne m’avais pourtant jamais parlé de ça. Alors je t’ai envoyé un message. Pas de réponse. Puis un deuxième. Toujours rien. Tu étais connecté. Tu postais des stories. Tu t’amusais. La crise d’angoisse est arrivée, j’ai pris un Xanax. Tu continuais à m’ignorer, j’angoissais de plus en plus. Deuxième Xanax. Je te demande si tout va bien et si tu peux me répondre. Un message de toi bref et sec pour me dire que « tu n’as pas le temps ». Je suis en larmes. Tu continues à documenter ta soirée comme si de rien n’était, je ne compte pas. Alors je bois. Je suis arrachée, je suis défoncée. Je ne pense à rien d’autre qu’à toi, qui ignores mes appels à l’aide. Je finis par craquer et te demande clairement s’il se passe quelque chose avec une autre fille. Là, tu me réponds sans attendre. Tu m’appelles pour m’insulter. Me dis que je suis folle. Que tu as envie de tout casser. Que j’ai gâché ta soirée et que tu ne veux plus me voir. Que ce n’est pas la peine de te recontacter car j’ai pété les plombs. Qu’il faut vraiment que je me soigne. Tu m’as convaincue, je suis folle et méchante. Une mauvaise personne. J’implore ton pardon mais tu n’en démords pas : cette fois, je suis allée trop loin. Tu me laisses, en larmes au téléphone, après m’avoir hurlé dessus.

Le lendemain de l’orage, tu as refusé de me voir. Tu m’as juré qu’à cause de moi, tu avais pleuré toute la nuit. Tu as finalement accepté de venir chez moi le surlendemain. Devant toi, j’ai fondu en larmes. Encore. Je t’ai dit que j’étais une pauvre conne parano, je t’ai demandé pardon. Les traits tirés, les poings serrés, tu as accepté mes excuses. Cette nuit-là, tu m’as dit pour la première fois que tu m’aimais

Notre couple repart. Je suis plus amoureuse que jamais. Tu veux me présenter à tout le monde, me confier des interviews importantes. Très souvent, tu nous compares à Gainsbourg et Birkin. Je suis ta poupée de 43 kilos, tu es le monstre qui me possède. Tu me parles une fois de ton ex, me confie qu’elle était folle, que tu ne comprends pas pourquoi tous ses amis t’ont bloqué. Je te crois bien sûr.

Au Nouvel An, tu me présentes à tes potes. Tour à tour, ils viennent me dire à quel point ils sont ravis que je sois avec toi, que je t’aide à aller mieux. Tu leur annonces que tu veux qu’on se marie. Juste après, tu me feras prendre de la coke pour la première fois. Plusieurs rails qui m’aideront à tenir toute la nuit, en plus de la dizaine de verres sur un estomac quasi-vide. Tu me surveilles tout de même : si je parle un peu trop à l’un de tes potes, tu fronces les sourcils. Puis tu finis par en prendre un dans un coin pour lui crier dessus et lui dire d’arrêter de « m’emmerder ». Je te trouve chevaleresque.

On rentre à la levée du jour, chez moi. Qu’est-ce que je t’aime. Notre passion est violente, c’est comme un épisode de Skins avec 10 ans de plus dans les pattes. Tu es l’homme de ma vie, j’en suis convaincue.

Deux jours plus tard, une amie m’apprend que tu avais pour habitude de tenir un blog de portraits de femmes il y a quelques années. L’un des textes concerne une fillette. Des écrits romantiques, érotiques, sans le consentement des personnes qui les ont inspirés. Tu m’as tellement retourné le cerveau que je te trouve des excuses. C’était il y a longtemps, c’est seulement de la littérature, ça ne me concerne pas… Toutes les excuses de merde qu’on trouve aux agresseurs et qui me mettent hors de moi en temps normal. Puis j’apprends que tu as harcelé une de ces femmes. Je ne sais plus quoi ou qui croire. Quelques minutes après, mon amie m’informe, preuves à l’appui, que tu m’as bien trompée ce fameux soir où j’avais des soupçons.

Mon cerveau n’arrive pas à faire la part des choses. C’est comme si je n’étais plus capable de réfléchir, d’analyser le bon et le mauvais. Dans un geste de désespoir, je décide de te confronter. Je t’appelle pour t’annoncer que je sais. Tu nies. Tu me dis que je « recommence » mes crises de folie. Qu’il faut vraiment que je me soigne. Que tu as envie de tout casser. Que je te pourris la vie. Le pire, c’est que je t’écoute, que je remets en cause ce que je viens d’apprendre. Tu continues, et tu menaces physiquement mon amie. Puis tu me menaces physiquement, moi. Pourtant, à peine quelques minutes plus tard, devant les preuves qui t’accablent, tu finis par avouer. Manipulation de génie : tu dis que tu étais dans le déni jusqu’à présent, mais que tu viens de réaliser ce que tu avais fait. Que tu es malheureux, que tu comprends la portée de ton acte, mais que la victime, c’est toi.

Le lendemain soir, tu sonnes à ma porte. Je n’ai pas mangé ni dormi depuis 24h. Tu me dis que tu m’aimes. Tu me fais un speech enlevé sur le déni et sur ses mécanismes. Tu évoques ton enfance difficile, tes parents, la grande pauvreté. Cinq minutes plus tard, tu considères que tout est oublié et tu commandes un UberEats devant un nanar sur France 3. Moi, je pleure de nouveau. Alors tu te lèves, tu hurles et tu me menaces : le sujet est clos et je te fais CHIER. Puis tu me dis que tu m’aimes.

La suite est nébuleuse. Tu pars au matin en me disant que je ne suis rien sans toi et que tu n’es rien sans moi. Je ne dormirais pas la nuit suivante, ni celle d’après. Je resterais prostrée, l’estomac tordu, la peau du visage à vif, le cerveau au ralenti. Je change d’avis littéralement toutes les 30 secondes. Je dois partir. Je t’aime. Je suis un monstre. Je dois partir. Je t’aime. Je ne peux pas vivre sans toi. Je dois partir. Je veux mourir. Un ultime matin, à 5h, ma décision est prise : je me barre car je ne veux pas dépérir, ni prendre ton poing dans la gueule. Je t’envoie un message, une lettre d’amour. Jusqu’à la fin, je t’aurais adulé. Je te dis que j’ai peur de toi et que je ne peux plus m’alimenter. Puis je tends mon portable aux copines : confisqué. Elles te bloqueront de tous les réseaux et veilleront sur moi alors que je m’endormirais enfin, en plein milieu d’après-midi.

Près d’un an est passé. Je suis remise sur pied et j’ai repris le contrôle. Puis je discute avec cette philosophe. Le gaslighting. Notre histoire.

Ne les laissez pas effacer vos souvenirs.

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Sobre el autor

Maud Le Rest
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Maud Le Rest est journaliste indépendante et autrice spécialisée dans les féminismes et le genre. Elle a notamment collaboré avec Arrêt sur images, Causette, Gaze Magazine et SoFilm.