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Histoires globales, voix locales

|| Love Better

Amour 20.20

Por Bilguissa Diallo

Femme noire, actrice accomplie, comment cette quarantenaire abordera-t-elle le monde des rencontres en ligne, après l'échec d'une longue relation ?

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Qu’est-ce qu’on a l’air con avec ces trucs sur la gueule… ça fait vingt minutes que j’attends à la terrasse de ce café de la rue Montorgueil. L’automne se profile et les silhouettes se recroquevillent à cause du froid. J’observe la valse des passants dont on ne voit plus l’expression. On tirait souvent la tronche à Paris avant, mais au moins à l’époque c’était par choix. Aujourd’hui, cet accessoire nous donne une expression lunaire, on tente de capturer dans nos regards vides la pointe d’humanité, la connivence. Drôle de monde…

Parfois, à la vision de ce panorama de super-héros masqués sans pouvoir, je me revois au dernier réveillon. On était là à se souhaiter une super année 2020, la coupe de champagne à la main, à moitié bourrés, pleins de bons sentiments… Si seulement on avait su qu’il nous restait trois mois de sursis… si quelqu’un nous avait envoyé une photo de nous aujourd’hui, on aurait ri avant de se figer d’effroi. Au final, l’objet a fait effraction dans notre garde-robe en quelques semaines, sans transition, sans résistance…         

En tout cas, ça n’arrange pas mes affaires. Pour moi, quadra, célibataire, se masquer divise probablement par deux mes chances de dévier le cours du sort et d’accomplir en un an ce que je n’ai pas réussi ces vingt dernières années : trouver un mec qui accepte de me faire un bébé enfin.       

À quarante ans, avec statut d’actrice solvable qui relève de l’exploit pour une noire, je m’estime  chanceuse. Là où ça pêche, c’est sur le plan perso. J’ai bien eu des histoires, surtout une qui m’a fait perdre dix ans… j’aurais  pu être amère, mais j’assume. Après tout, il ne m’a pas forcée à rester. Il est réalisateur, on travaillait ensemble à Londres, là où on s’est rencontrés.         

Il ne voulait plus d’enfant, il en avait déjà deux et m’avait convaincu que cela perturberait sa créativité et ma carrière. On a logiquement choisi de se consacrer l’un à l’autre, ou plutôt moi à lui avec le recul. Jusqu’au jour où j’ai dû rentrer en France veiller mon père qui était tombé malade. À mon retour six mois plus tard, il m’avait remplacée par une belle Indienne britannique, enthousiaste pour tout, qui savait le regarder comme le génie qu’il ne serait jamais. La réalité brute m’est apparue, un peu comme si j’avais vécu dans une bulle de savon qui venait subitement d’exploser, avec un « POK » dérisoire… c’était fini.       

Au début, j’ai pris un Airbnb pour conserver mes habitudes, jusqu’à ce que je réalise qu’elles n’étaient pas les miennes. Mon portable ne sonnait plus que pour des fictions hexagonales.  

C’était dit, il fallait que je me réinstalle à Paris. Depuis, je n’ai pas manqué de boulot. Rien de prestigieux mais plusieurs téléfilms et une série qui démarre bientôt pour Netflix.   

Dans ma vie perso, par contre… le désert ! Et c’est pour ça que je suis là. J’attends mon crush, mon date, rencontré récemment sur internet…

Assise en terrasse, un livre posé sur la table, je feins une décontraction que dément mon rythme cardiaque.   

Je ne le connais pas physiquement, on parle depuis quelques semaines et c’est plutôt agréable. C’est vraiment perturbant ces nouveaux moyens de drague. Je suis de l’ancien monde, celui où on se croisait dans le métro, dans une soirée. On vous abordait pour vous demander votre 06...        

La dernière fois, c’était au début des années 2000. Depuis, les appli règnent en maître sur le monde de la drague. Et à 40 piges, ça paraît tellement artificiel.  

Mais j’ai dû m’y mettre, mes copines menaçaient de me créer un profil de force pour changer ma situation. Alors un soir j’ai craqué. Quelques clics, prénom, âge présumé, ville, la photo téléchargée… enfin un cliché d’il y a sept ans avec huit kilos et quelques rides en moins… et c’était parti.

J’ai été surprise par la rapidité des mecs, tous profils confondus… Les « hey ma panthère, tu viens jouer dans ma savane ? », les « salut vous… », les « Grrrrr chaud chaud chaud chocolat »…      J’avais oublié combien ils peuvent être irrationnels. Ils s’imaginent dans un safari rien qu’à l’idée de vous mettre dans leur lit. Vous n’êtes pas une femme, vous êtes une catégorie sur un site porno, la caution « aventure ethnographique en milieu urbain ». Ces trucs m’avaient toujours gêné dans ma jeunesse. Je ne comprenais pas pourquoi ils devenaient plus cons avec moi qu’avec ma copine blonde à qui ils balançaient des niaiseries du genre « Ton père a volé les étoiles pour les mettre dans tes yeux » ou « Jolie demoiselle, j’ai de beaux projets pour vous ».  

Pour moi, personne n’avait d’autres projets que le fantasme porno. C’est pour ça que je m’étais gardée d’avoir beaucoup d’aventure. J’avais oublié ces lubies, je pensais qu’on en était plus là.         

En plus, les mecs avec qui j’avais échangé récemment semblaient vouloir m’en mettre plein la vue, se montrer hyper productifs, ambitieux, connectés, ou ultra sportif, ou ultra cultivés. Toujours ultra quelque chose, qui décident ultra vite s’ils tenteront leur chance ou pas. En général pour moi, ça donne ultra rien… ça doit être mon aplomb qui les fait flipper.        

Et puis il est apparu au détour d’un clic… avec un « Bonjour, on peut échanger ? Vous avez un joli regard… »    

J’ai aimé la mention du regard, moins banale que celle des yeux, un peu comme s’il pouvait voir au fond de mon âme, sans me connaître. Alors j’ai accepté. Et puis on a parlé… des heures étonnamment…

Sur la photo, il avait l’air d’un gamin avec quelques cheveux gris. Une sorte d’ado à qui on aurait fait une teinture poivre et sel, juste pour une soirée déguisée. Il semblait avoir cette gaucherie des hommes conscients qu’ils n’appartiennent pas à la catégorie mâle alpha. Sa sensibilité irradiait sur cette photo. C’est sa délicatesse, son humour et sa curiosité qui m’ont accrochée.  

Il est ébéniste… en région parisienne, étonnant. Qui plus est, un ébéniste fluet et tendre, je n’aurais pas imaginé. Il travaille le bois, il conçoit des meubles, il crée de ses mains. Il dit que ça lui permet de canaliser ses pensées, de contrôler ses émotions débordantes et d’être utile.   

La concentration nécessaire à son art lui apporte la sérénité que le monde actuel perturbe au quotidien.

Il trouve que tout va trop vite, qu’on ne prend pas le temps de s’écouter, de s’apprécier, on consomme, on se lasse avant même d’avoir savouré. Je suis plutôt de son avis. Son approche m’a intéressée, interpellée. C’est plutôt rare aujourd’hui d’entendre ça. Je m’attendais à ce qu’il me presse pour qu’on se rencontre le lendemain, comme me le confient mes amies adeptes de ce mode de drague. Elles me font mourir de rire lorsqu’elles me racontent leurs déboires avec des mecs qui veulent un café après trois clics et coucher direct après le café. Ces échanges web tranquilles m’ont plu au début et puis je me suis mise à douter. Et s’il cachait quelque chose, une difformité, un secret inavouable ? J’ai analysé toutes ses confidences pour trouver quelque chose. Puis au bout de trois jours, il m’a dit qu’il n’était pas en région parisienne pour les quinze jours à venir. Il travaille en Bourgogne, dans l’atelier d’un ami, en renfort pour une commande très particulière qui nécessite beaucoup d’artisans. J’ai été rassurée à partir de là.

On discute tous les soirs. On a instauré cette routine nocturne. On se connecte autour de 22 ou 23 heures, après nos journées respectives, lorsque le calme tombe enfin sur nos vies. Nos nuits sont écourtées par ces échanges épistolaires d’aujourd’hui. On ne s’est pas parlé de vive voix, l’écriture nous a paru évidente pour ne pas rompre le charme, pour laisser monter l’envie. Et ça nous a peut-être permis de nous dire des choses que nous n’aurions pas osé énoncer par la parole. C’est drôle mais j’ai l’impression de le connaître, alors que je n’ai qu’une photo, pas de son, et surtout aucune certitude que ses confessions sont sincères. J’ai envie d’y croire, parce qu’il y a un parfum désuet dans nos discussions. On réactualise les échanges amoureux d’antan, avec l’immédiateté du troisième millénaire... Chaque soir, j’anticipe un peu plus nos conversations, je les attends avec impatience et je me surprends même à sourire en pleine journée rien qu’à y penser. Mon cerveau tourne à plein régime, je l’imagine, j’enjolive probablement ses qualités, j’en suis consciente, mais tout ça m’amuse. Puis à force de se livrer par écrit, on a fini par conclure qu’il faudrait briser la glace et se confronter à la réalité brute.           

Là j’appréhende un peu, j’espère que notre rencontre ne va pas dissoudre la magie qui s’est installée. En même temps, je ne m’attends pas à voir débarquer une star afro-américaine au look tapageur, c’est plutôt l’inverse. Je l’imagine simple, sobre, sans relief mais avec de l’âme, avec un regard profond, une silhouette nerveuse et un sourire qui se gagne, un sourire franc qu’il n’offre pas à tout le monde.

On verra bien, j’ai un peu d’avance, j’ai voulu venir tôt pour paraître sereine. J’ignore où tout ça va me mener, mais cette mise en scène est étrange. La fille de vingt ans que j’étais ne se serait jamais imaginée à quarante ans en train d’attendre un potentiel flirt inconnu. Quelle lose, je me serais dit. Au final, c’est sociologiquement intéressant, surtout en ce moment, avec nos masques sur la tronche et cette ambiance morose. On devient nostalgiques des banalités d’avant, maintenant qu’un virus entrave nos corps et notre avenir.     

Pas grave, on ne va pas s’empêcher de se découvrir, d’espérer l’amour… Covid ou pas, on va tenter, on va soulever le rideau et voir ce qui se trame de l’autre côté.   

Je crois qu’il arrive… il se pourrait que ce métis aux cheveux courts avec un livre à la main soit celui que j’attends… il avance à pas hésitants, il scrute la terrasse en recherche de la belle trentenaire dont il a aimé le regard... bon il faudra que je lui dise pour l’âge. Je n’ose pas l’appeler, il est sexy dans son jean délavé. J’attends quelques secondes avant de lever mon bouquin dans sa direction. Je lui souris, mais il ne le voit pas. Ses yeux semblent se plisser alors je crois qu’il sourit aussi, à moins qu’il soit en train de grimacer parce que ma silhouette… le rebute. Qu’est-ce qu’on a l’air con quand même avec ce masque. Je me lève pour lui faire une bise… ah oui c’est vrai… on évite les embrassades… ça va être super pratique pour faire un bébé. Chaque chose en son temps, je réfléchirai aux modalités de rapprochement si on doit se rapprocher un jour. Pour le moment, je lui tends mon coude et lui demande « on se fait un check ? »

Ne ratez pas les prochaines frictions..!

Sobre el autor

Bilguissa Diallo

Journaliste et auteur de trois livres, je partage mon temps entre l’entreprise de cosmétique que j’ai créée et mes activités éditoriales. Les thématiques liées à l’identité et aux parcours d’exil traversent tous mes projets.