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Histoires globales, voix locales

|| États désunis

Karen, la revenante

Par Abe Schwartz

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Donald Trump était censé la sauver du "virus chinois". À l'hôpital, branchée à un respirateur, elle pense à son président comme on pense à Superman. Mais cette fois, la kryptonite est bien trop forte. Karen est décédée. Et ce que son fantôme va voir ne va pas lui plaire.

Je me suis sentie si contrariée, et en colère, lorsque je me suis vue sur ce lit d’hôpital, avec le tube du respirateur artificiel qui descendait dans ma gorge. Je n’avais jamais vu une scène si pathétique de toute ma vie. Ma carcasse de quarante-trois ans s’étendait là, pâle et gonflée comme une baleine échouée.

C’est fou comme on ne voit pas à quoi on ressemble du point de vue de quelqu’un d’autre, quand on est vivant. Ce qu’on voit en photo et dans la glace sont des choses complètement différentes. J’avais l’impression de voir une statue de cire de moi-même, comme si je me trouvais chez Madame Tussauds.

Je m’apprêtais à pleurer à chaudes larmes quand j’eus le plus étrange des sentiments et versai à peine une larme. C’était un faible éclat de joie, de savoir qu’il y avait finalement bien une vie après la mort. J’avais toujours eu des doutes à ce sujet, mais j’avais continué d’aller à l’église. J’avais continué d’avoir foi, de persévérer. Je me trouvais là, aussi vivante qu’un clou dans une porte, mais j’étais toujours là en tant qu’esprit. Les athées pensent qu’il n’y a que le néant après la mort, mais finalement ils ne savent rien !

Juste à cet instant, une lumière vive sortit de nulle part, et je ressentis une chaleur qui m’enveloppa. C’était comme la fois au concert de Toby Keith, où j’avais tellement bu que j’étais tombée ivre-morte.

Quand je repris conscience, je me trouvais debout sur la pelouse devant ma maison. C’était un choc de se retrouver à la maison, et on aurait dit que rien n’avait changé. Je vis mon voisin de la porte d’à côté, Dennis, qui sortait les poubelles en robe de chambre, et je l’appelai : « Hey, Dennis, ça fait longtemps ! »

Pas de réponse. Je savais que je mettrais du temps à m’habituer au fait d’être un fantôme. Ma Mazda CX-30 était toujours garée dans l’allée, recouverte de poussière. J’étais si heureuse de voir ma voiture que j’essayai de lui faire un câlin. Au lieu de ça, mes bras passèrent au travers de la portière conducteur.

Je m’approchai de la porte d’entrée de la maison, et, alors que j’essayai de tourner la poignée, ma main la traversa elle aussi. « Évidemment Karen ! »

Je pris une inspiration avant de marcher au travers de la porte pour entrer. En jetant un premier coup d’œil dans le salon, tout me parut comme dans mon souvenir, jusqu’à ce qu’un détail étrange m’interpelle.

Je vis sur le manteau de la cheminée une urne en métal brillant, juste à côté de notre cadre « Live, Laugh, Love ». Je m’approchai de l’urne et devinez quoi ? Il y avait mon nom gravé dessus, Karen Marie Spitzer avec la date 1976-2020. J’étais là, un monticule de poussière dans un pot de métal brillant.

Il y avait une photo de moi à côté de l’urne, qu’Eli avait prise lorsque nous avions visité Saint Augustine l’été d’avant. J’avais toujours adoré cette photo. Elle avait été prise au coucher du soleil, devant une rangée de boutiques aux toits en tuiles espagnoles. Il avait juste dit « Maman, retourne-toi » et il avait pris cette si belle photo de moi. Je n’aurais jamais imaginé qu’on l’aurait choisie pour la mettre à côté de mes cendres. Ma gorge se noua, et je dus quitter la pièce.

Je passai à la cuisine et la première chose que je vis fut le calendrier aux pages déchirables qui était sur le comptoir. Il affichait qu’on était le 25 mai, Memorial Day. On m’avait emmenée à l’hôpital le 1er avril, et cela faisait presque deux mois ?! J’imagine que le temps passe vite quand on est dans le coma.
Il y avait des assiettes en carton et des couverts en plastique sur le comptoir, avec des bouteilles de Coca de deux litres, des sachets de chips et des desserts qui venaient de Publix. Je me dis que ma famille allait organiser une sorte de fête pour le Memorial Day, et si j’avais été vivante, j’aurais réalisé une meilleure présentation que ces trucs bateaux. J’espérais que Tad lancerait des grillades au moins.

Je me questionnai sur ce qu’ils pouvaient bien manger, et passai ma tête à travers la porte du réfrigérateur. L’intérieur était sombre, mais je pouvais apercevoir une brique de jus d’orange, des yaourts, du beurre et plusieurs viandes différentes pour le déjeuner.

Tout d’un coup, j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir et je sortis ma tête du frigo. Je me retournai, et me retrouvai nez-à-nez avec mon mari, Tad ! Il était exactement comme dans mon souvenir, mis à part son masque noir.

« Tad ! » m’écriai-je « Tu m’as manqué chéri ! »

Je me précipitai pour l’enlacer, mais je passai bien, évidemment, aussi à travers lui. Il portait un sac de courses Winn-Dixie et mon premier réflexe fut de l’aider à débarrasser ce qu’il rapportait. Puis je me rendis compte qu’il était accompagné, par une femme qui lui avait emboîté le pas, portant encore plus de sacs de courses.

« Qui est-ce encore ? » demandai-je d’une voix forte. Avait-il embauché une nouvelle femme de chambre ?

Tad et la femme enlevèrent leurs masques et rangèrent les courses. Il sifflotait. Elle lui souriait. Il lui demanda de mettre les informations, et elle lança CNN sur la télévision de la cuisine. Tad n’avait aucun problème avec le fait que cette femme mette une chaîne de fake news, mais moi si.

« Excusez-moi, on regarde FOX News dans cette maison. » dis-je, bien qu’aucun des deux ne pouvait m’entendre, évidemment.

La femme et Tad blaguaient ensemble, d’une manière qui laissait entendre qu’elle n’était pas une simple femme de chambre. Je ne pouvais rien faire à part me tenir là, figée par la colère, remplie de tristesse et de confusion. Comme si ça ne pouvait être pire, je devais écouter Jake Tapper parler de violences policières dans ma propre maison ! Grrr !

La femme évoqua le fait qu’elle devait retourner chez le concessionnaire pour arranger les choses, et c’est là que je réalisai : je savais qui était cette garce. Tad m’avait évoqué Teresa, du concessionnaire Mazda quelques fois, il avait dit qu’elle était bonne hôtesse d’accueil, qu’elle avait une jeune fille etc… On aurait dit qu’il avait toujours eu un faible pour elle.

Je n’arrivais pas à savoir si le pendentif qu’elle portait autour du cou représentait un T pour Teresa ou une croix chrétienne. Dans tous les cas, c’était de mauvais goût. Elle s’avança juste à côté de Tad et lui murmura à l’oreille. Impossible d’entendre ce qu’elle disait mais ça avait l’air de lui plaire.

« Je ne peux pas. Pas encore. » répondit-il.

Le voir se refuser à ce qui semblait être des avances me rendit heureuse.

« Quand tu seras prêt » dit-elle et il acquiesça.

« En plus les garçons vont rentrer d’une minute à l’autre. » ajouta-t-il.

Elle lui embrassa rapidement la joue et s’éclipsa par la porte d’entrée. Il se tint là une minute, avec une érection voyante qui déformait son short cargo.

Je ne pus m’empêcher de crier « Sérieusement Tad ? Je viens de mourir ! »

Il se rendit à mon urne et la toucha. Il avait l’air au bord des larmes, et le voir attristé devant mes cendres me fit me sentir un peu mieux.

« Ça va aller mon chéri », dis-je « Je suis là. »

Tad se dirigea vers les toilettes, et je décidai de l’y suivre. Il ferma la porte, que je traversai.

Il s’assit et commença à uriner comme une fille, une expression triste sur le visage.

Je dis « Chéri. Je veux que tu saches que je suis là, et je t’aimerai pour toujours. »

Après quoi, Tad ouvrit l’application Facebook sur son téléphone et commença à se caresser. Je regardai son écran, et vis qu’il consultait la photo de profil de Teresa !

« Non, bon sang ! » Je reculai à travers la porte aussi vite que j’étais entrée, et sentis la rage s’accumuler au fond de moi. Je sortis en trombe par la porte principale et me mis à pleurer à chaudes larmes.

Je m’assis sur la pelouse près des flamands roses de jardin qui venaient de Busch Garden, me laissant aller à broyer du noir pendant un instant. Je vis la Mazda d’Austyn se garer devant la maison. J’étais si emballée que je courus jusqu’à la voiture.

« Je suis là les garçons ! » Il était clair qu’ils ne m’entendaient pas, mais j’appelai leurs noms quand même, alors qu’ils sortaient de la voiture.

« Austyn ! Eli ! »

J’aimais tellement voir mes enfants ! Austyn avait l’air musclé et avait mis du gel sur ses cheveux pour faire des pics, ce qui lui donnait un air de jeune Mark McGrath dans Sugar Ray. Ça faisait un moment qu’il n’avait pas porté de boucles d’oreille, mais il arborait une nouvelle créole en argent sur son oreille gauche. La pandémie l’avait transformé en un petit rebelle.

Quant à Eli, il avait pris un peu de poids depuis que je l’avais vu pour la dernière fois et il avait de l’acné, sur le front en particulier. Les derniers mois avaient sans doute été durs pour lui, avec la fermeture de tous les établissements et mon décès dû au Covid. Il n’avait pas l’air prêt du tout à se lancer sur le terrain de football.

Au lieu de se diriger vers la maison, Austyn partit dans la direction opposée.

Eli l’interpella « Attends, on devrait pas emporter les affaires à l’intérieur ? »

« On le fera après », répondit Austyn. « Viens. »

Eli partit donc dans la même direction que son grand frère. Je me demandai où ils allaient, et ce qui qui se trouvait dans la voiture. Je ne voulais pas y voir de la nourriture ou des liquides renversés.

« Tu as oublié ton masque » rappela Eli à son frère, tout en marchant sur ses talons.

« Peu importe ! Je le récupèrerai quand on reviendra. »

Mes garçons étaient clairement en train de manigancer quelque chose. Ils avaient l’air de faire route dans la direction de Mulberry Park, à quelques pâtés de maison. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ils se comportaient de façon si louche, et je voulais le savoir. Eli soufflait fortement dans son masque, peinant à soutenir l’allure d’Austyn. Je marchais rapidement auprès d’eux, et c’était merveilleux de me trouver aux côtés de mes enfants à nouveau.

Alors qu’Austyn semblait plus musclé que jamais, il avait l’air en colère. Ça devait être frustrant de voir sa dernière année de lycée être interrompue si soudainement. Il était en train de raconter à Eli combien il aimait la dernière chanson d’un artiste du nom de Tyler the Creator. Je n’avais aucune idée de qui il s’agissait. Eli répondit qu’il aimait une nouvelle chanson de Drake. Drake, j’en avais entendu parler, mais je ne connaissais pas sa musique. Austyn répliqua que cette chanson était « putain de nulle » et Eli ne répondit pas.

« Ne parle pas comme ça à ton frère ! » réprimandai-je, « il a le droit d’aimer Drake s’il veut. »

Pendant qu’on marchait, j’aperçus un autre fantôme, qui allait dans la direction opposée à la nôtre. C’était un homme, dans la soixantaine qui n’arrêtait pas de crier « À bas Joe Biden ! À bas Joe Biden ! » en boucle. Comme il passait à côté de moi, je scandais à mon tour, en acquiesçant « Biden est un pauvre type ! Biden est un pauvre type ! » Le fantôme me sourit en retour, puis il arriva quelque chose d’étrange : il s’évanouit dans la nature !
J’arrivais à peine à en croire mes yeux, mais je voulais profiter du moment avec mes enfants. Nous arrivâmes au parc, où se trouvaient quelques balançoires, un vieux manège et un petit terrain de baseball. Il n’y avait personne d’autre que nous.

Austyn s’assit sur le manège et fouilla sa poche. Eli, petit farceur, fit tourner le manège, forçant son frère à se tenir sur une des rampes et à soulever ses jambes alors qu’il faisait un tour ou deux.

« Arrête. » dit Austyn alors qu’Eli ricanait. « Tu peux enlever ton masque. Il n’y a personne autour, et de toute façon, ils ne servent à rien. »

« Ce n’est pas ce qu’ils disent aux informations » répondit Eli.

« Peu importe. » Austyn mit la main dans sa poche et en sortit ce qui semblait être un stylo. Il le mit dans sa bouche et aspira dedans comme si c’était une paille.

Décontenancée, je mis une minute à réaliser ce qui se passait. Mon bébé était en train de vapoter ! Le voir ainsi me déplut énormément.

« Austyn, range cette cigarette immédiatement » exigeai-je tandis qu’il exhalait un grand panache de fumée.

J’avais envie de lui claquer la main pour en faire tomber l’objet, mais je savais que c’était vain. J’avais mis mes bébés en garde contre les dangers de la fumée et de la nicotine, et les voilà qui se tenaient dans le parc du quartier, à se comporter comme deux idiots.

Austyn tendit la cigarette électronique à Eli, qui baissa son masque sur son menton.

« Est-ce que je vais être très défoncé ? »

Je me rendis compte qu’ils ne fumaient pas de la nicotine.

« Ne sois pas une tapette » dit Austin « Aspire cette merde. »

« Vous ne devriez pas fumer de la marijuana, vous deux ! Austyn, tu vas bientôt entrer à l’université et Eli, regarde-toi ! Qu’est-ce que tu fais de ta forme physique de footballeur ?! »

Oh, que j’aurais aimé qu’ils puissent m’entendre. Eli prit une profonde aspiration et se mit à tousser comme s’il faisait une crise d’asthme.

« Tu faisais de l’asthme avant, et maintenant tu t’infliges ça ?! Tu as pris du poids en plus ! Sois plus intelligent mon fils ! » Mais bien sûr, ils ne m’entendaient pas.

« Fragile, fragile ! » Je n’avais jamais vu cette facette d’Austyn auparavant, et en toute franchise, je la trouvais effrayante.

« Quand es-tu devenu une si mauvaise influence ? » J’avais envie de lui mettre une claque.
La toux d’Eli se changea en un gloussement, ce qui fit aussi rire Austyn. Les petits cons !

Une jeune maman que je ne reconnaissais pas, entra dans le parc avec un jeune enfant dans une poussette. Elle était suivie par une femme fantôme, plus vieille, qui se révéla regarder dans ma direction. Je n’avais aucune idée de qui il s’agissait.

« Viens, on s’en va. » Austyn rangea la vapoteuse dans sa poche et repartit vers la sortie. Eli l’imita, gloussant toujours.

J’avais envie de les suivre, mais à cet instant, je ne ressentais plus le désir d’être à leurs côtés. Mes fils étaient devenus Beavis et Butthead, et mon mari bandait devant l’hôtesse d’accueil du concessionnaire Mazda chez lequel il travaillait.

Je me demandais si je ne m’étais pas réellement retrouvée en enfer, mais c’est alors que je vis le visage de l’enfant. C’était une petite fille, aux cheveux blonds vénitiens avec des taches de rousseur. Cela me ramena, du moins temporairement, à l’époque où mes garçons avaient son âge, et étaient si innocents.

La mère de la petite l’installa dans une des balançoires et commença à la pousser d’avant en arrière, sous le regard de la vieille dame fantôme. J’en déduisis qu’il s’agissait de la grand-mère de l’enfant.

A cet instant, sans prévenir, la grand-mère se mit à flotter jusqu’à une intense lumière blanche. Je n’avais jamais vu personne avoir l’air si pur, si empli de joie. On aurait dit qu’elle était convoquée au paradis !

« Bon Dieu ! » m’exclamai-je. Qu’avait-elle fait pour aller si vite au paradis ? Je n’avais aucune idée de combien de temps il faudrait que j’attende avant que ce soit mon tour.

Tad fit griller des hamburgers et du maïs dehors pour fêter Memorial Day et sa nouvelle « amie » Teresa vint avec sa jeune fille Sara et du guacamole maison.

Austyn et Eli jouèrent à NBA 2K sur la Xbox. Ils étaient défoncés, mais ils ne sentaient pas la marijuana et ils se comportaient bien tous les deux. Ils avaient l’air d’aimer passer du temps ensemble, comme quand ils étaient plus jeunes, et ça faisait plaisir à voir. Je priai Jésus qu’ils ne passent pas aux drogues dures

Austyn mangea à peine et refusa de toucher au fromage ou au pain du hamburger. Il n’avala pas de soda, ni même un peu du gâteau de chez Publix. S’il a envie de suivre un régime de mannequin, c’est son problème. À part quand il était en train de gagner contre son frère à 2K, il paraissait morose. J’avais juste envie de le serrer fort dans mes bras.

Eli de son côté, mangea sans s’arrêter. Je comptai deux burgers, des assiettes pleines de chips et de guacamole, deux parts de gâteau et de la glace. S’il se dépensait beaucoup au sport, cela ne m’aurait pas alarmée, mais il n’avait pas l’air de faire d’exercice.

Le père de Tad, Brad fit son entrée, l’air plus vieux que jamais. Parfois les gens comparaient Tad à l’acteur David Spade dans le film Joe Dirt. J’avais toujours trouvé Tad beaucoup plus beau, plus viril, et il n’avait pas de mulet, lui. Son père Brad en revanche, ressemblait trait pour trait à David Spade en vieux. Il avait même sa voix geignarde.

Tad tenta de faire porter le masque à tout le monde à l’intérieur, ce qui était assez étonnant à voir. Je comprenais ce revirement, puisque j’étais morte et tout ça. Il essayait d’être prévenant, mais ce n’était pas comme si un morceau de tissu aurait pu me sauver. Je portais un masque quand j’y étais obligée, et j’ai quand même crevé.

Brad fit une scène quant au fait de devoir porter le masque à l’intérieur. Tad lui rappela qu’il était à risque, de par son âge et ses problèmes de cœur, mais il ne voulut rien entendre. Le compromis fut qu’il le porte sur le menton.

Tad fit manger tout le monde dehors, sur la nouvelle table à manger d’extérieur. Je n’aurais pas choisi une planche en acacia, mais ça n’était pas hideux. Je n’arrivais pas à comprendre ces règles autour du virus. On n’est pas obligé de porter le masque à l’extérieur mais à l’intérieur si ? Ce n’est pas comme si les éternuements ou la salive disparaissent comme par magie à l’extérieur. Le virus rebondirait-il sur les murs et le plafond pour revenir nous frapper ? Si on se trouve à l’extérieur, il s’en va en flottant dans l’air ? C’est un virus, pas un oiseau apeuré.

Je ne comprenais pas, mais je concevais que Tad ne veuille pas voir d’autres proches mourir. En fait, je ne l’en aimais que plus, et réalisais davantage à quel point il me manquait. Je me sentis particulièrement triste, du fait qu’il se tienne juste là, sans pouvoir me voir, et que je ne pouvais ni le toucher ni lui parler.

Voir le regard qu’il portait sur Teresa me rappela sa manière de me regarder. Cela me mit en colère, et me frustra au point que je dus aller m’allonger sur le lit et m’éloigner de tout le monde. L’idée que Tad puisse éprouver du désir pour une autre femme que moi m’était insupportable, surtout si rapidement après ma mort.

Comme j’entendais tout le monde se dire au revoir depuis la chambre, je passai ma tête à travers la porte. Et voilà que Tad enlaçait tout le monde, son masque autour du cou.

Austyn et Eli annoncèrent qu’ils allaient faire un tour à vélo, ce qui voulait probablement dire qu’ils allaient se défoncer à nouveau. Tad les taquina en répondant qu’ils feraient mieux de rester dehors un moment pour laisser leur vieux père avoir un peu d’intimité. Teresa dit qu’elle devait aller déposer Sara chez son père mais qu’elle pourrait revenir pour aider à tout ranger, ce à quoi Tad répondit qu’elle n’avait pas à s'inquiéter et qu’il pouvait se débrouiller seul.

Cette réponse me plut.

Quand tout le monde fut parti, je demeurai avec Tad pendant qu’il faisait le ménage et buvait une bière Miller Lite. Nous avons passé du temps ensemble dans le salon, il a regardé la télévision et mangé encore du gâteau. Cela m’a semblé si familier, et j’étais si heureuse d’être de nouveau seule avec lui.

Ils diffusaient un match de baseball en Corée sur ESPN ce qui me sembla étrange. Bien sûr, la Corée ce n’est pas la Chine, ce ne sont pas eux qui ont créé le virus mais ça me paraissait trop asiatique et méconnu. Tad étendit son bras le long de la tête du canapé, ce que j’interprétai comme ma chance de me blottir contre lui.

« Je t’aimerai toujours Tad. Tu ne sais pas que je suis là, mais je suis là. »

Il sourit et je m’enthousiasmai, croyant qu’il pouvait m’entendre, avant de réaliser qu’il souriait devant la publicité Sonic à la télévision. C’était le genre de publicité avec deux hommes dans une voiture qui sont en couple, ou peut-être pas.

Ça faisait à peu près vingt minutes que nous étions blottis l’un contre l’autre, lorsque quelqu’un toqua à la porte. Tad se leva pour aller ouvrir et je restai sur le canapé. C’était Teresa.

Doux Jésus.

Elle était de retour après avoir déposé sa fille Sara chez son père, qui ne devait pas vivre très loin. Teresa entra, et immédiatement, Tad et elle commencèrent à flirter. Elle lui demanda ce qu’elle pouvait faire pour l’aider avec le ménage, mais Tad avait déjà presque tout nettoyé. Elle s’enquit de la situation d’Austyn et Eli et Tad répondit qu’ils seraient probablement dehors pour un moment.

J’étais comme paralysée sur le canapé, mais je savais exactement ce qui allait se passer. Leurs yeux se rencontrèrent, ils commencèrent à s’embrasser et je sentis mon monde s’effondrer.

Tad attrapa sa main, pour la conduire dans la chambre. J’entendis la porte se fermer, et leurs gloussements mutuels. J’essayai de garder mon calme mais me mis à crier :

« Et si les garçons rentraient maintenant ? Qu’est-ce que tu leur dirais ?! »

« Ça fait même pas deux mois que je suis morte, espèce de connard ! Tu ne pouvais pas patienter plus longtemps ?! »

Je m’approchai de la chambre, passant à travers la porte, écumant de rage. Qu’est-ce que j’y vis ? Les lèvres de Teresa sur le pénis de Tad, dans mon propre lit ! Je tentai de l’écarter de lui, mais au lieu de ça, passant à travers eux, je tombai par terre.

« C’est qui cette garce ? Elle est mexicaine ? Tu vas vraiment le faire avec une salope mexicaine dans notre lit ?! »

Je restai sur le sol, vaincue, les voyant se retirer leurs derniers vêtements. Tad étendit le bras pour attraper un préservatif dans le tiroir de la table de chevet, et ils commencèrent à le faire, en missionnaire, lentement. J’avais l’impression d’être témoin d’un meurtre !

Elle commença à l’appeler « Papi » et je sus qu’il fallait que je m’en aille le plus vite possible. Je me relevai en vitesse et sortit de la maison en passant par le mur de la chambre. Je continuai sur ma lancée, avançant rapidement dans le jardin et sur le trottoir. Je ne savais pas où j’allais, mais je ne m’étais jamais sentie si mal, et je devais absolument quitter cet endroit.

Je marchais toujours rapidement, faisant toute la route jusqu’au centre commercial Publix, où se trouve également un pressing, un magasin UPS, un bureau de tabac, le restaurant Kokono Pan-Asian Cuisine et un bar à sushis. Je n’arrivais toujours pas à croire que Tad me trahissait si tôt après ma mort. Si j’étais encore en vie, j’aurais pu avoir recours à mon Glock. Je n’aurais pas tiré, mais ç’aurait été une excellente manière d’interrompre ses petits ébats.

Le restaurant Kokono avait une terrasse à l’extérieur, et plein de gens vivants y mangeaient et buvaient. Des télévisions étaient installées sur les fenêtres avec des enceintes posées sur les tables. Même si c’était une composition sympathique, elles diffusaient toutes CNN ou MSNBC. Elles parlaient toutes de la même chose : un homme noir était mort à Minneapolis pendant qu’un policier avait essayé de le maîtriser. Il y avait une vidéo du flic à genou sur le criminel, mais cela me semblait assez habituel. Les chaînes ne devaient pas avoir grand-chose à raconter ce jour-là.

J’entendis des gens à l’intérieur qui parlaient dans une langue qui ressemblait à du chinois. En m’approchant, je vis un groupe de vieux fantômes chinois installés à des tables qui étaient interdites d’accès aux clients vivants.

L’un des fantômes chinois m’interpella « Hé, madame. La dame fantôme. Vous voulez vous joindre à nous ? »

J’y réfléchis pendant une seconde, mais je n’avais pas envie de m’asseoir avec des étrangers. Bon sang, rien que de voir leurs visages de chinois tout joyeux me mettait encore plus en colère.

« On ne va pas vous mordre. » dit l’une des Chinoises fantômes. Elles rirent. Il y avait deux chats tigrés dans un coin près de leur compartiment, ce qui était clairement une violation des règles d’hygiène.

« Je n’ai pas envie de m’asseoir avec vous. » dis-je « Tous autant que vous êtes. C’est de votre faute si je suis morte ! C’est de votre faute si ma famille a tourné la page, sans moi ! Je vous déteste tous ! Vous avez apporté le virus ici. Retournez en Chine, manger des chats bande de démons ! »

Je me remis à pleurer, plus fort que jamais. Les Chinois fantômes me fixaient, et je me rendis compte que j’étais peut-être allée trop loin.

Tous en chœur, ils se mirent à rire de moi. Ils me pointaient du doigt et tombaient presque de leurs sièges. Hein ?

Prenant la parole le premier, l’un d’eux expliqua : « Nous sommes japonais, pas chinois. »

« Ignorante salope blanche ! » s’écria l’une des femmes. « On t’invite à t’asseoir avec nous, et tu nous insultes ? » l’un des chats feula dans ma direction.

« C’est un bar à sushi ici ! Tu es bête ou quoi ? » Ajouta une autre femme.

Je me redressai, et remarquai que mes mains étaient en train de disparaître.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire », énonçai-je, la voix tremblante. Le reste de mon torse était en train de disparaître lui aussi.

« Je suis juste énervée. »

« Non tu es bête ! » cria l’une des femmes.

Avant de pouvoir répondre, j’avais disparu.

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Retrouvez le début de l'histoire de Karen dans Poisson d'Avril publié en juin 2020 sur Frictions dans la série Reste loin si tu m'aimes.

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A propos de l’auteur•e

Abe Schwartz
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Abe Schwartz est auteur et réalisateur et vit à Los Angeles