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Histoires globales, voix locales

|| États désunis

Les journaux de QAnon : trois chroniques

Par Javier Toscano

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Né aux États-Unis en 2017, ce mouvement conspirationniste pro-Trump, qui ne dénombrait que quelques centaines d’adeptes à sa création, en compte désormais des milliers à travers le monde. Trois histoires pour mieux comprendre ce phénomène.

Le terme "théorie du complot" se rapporte davantage à la relation des individus au pouvoir qu’à la vérité.

James Bridle, New Dark Age: Technology and the End of the Future (Le nouvel âge des ténèbres : La technologie et la fin de l'avenir)

 

Smallsbury, 2016 —  Spectacle

"Pourquoi personne ne fait rien ?" Edgar Maddison Welch s'est posé la question à plusieurs reprises, parfois en fixant ses amis avec étonnement, d'autres fois en regardant au loin ses filles courir dans le jardin, dans leur petit "Smallsbury" à eux — comme elles aimaient surnommer Salisbury — en Caroline du Nord. Cette pensée le frappait aussi au volant de son camion à la tombée de la nuit, dans le silence, après avoir éteint la radio alors qu’un air, la nouveauté du moment qui jouait maintenant partout, se faisait entendre. Parfois, la fadeur de cette répétition musicale niaise se mêlait à son dégoût de la situation, dans une sorte d'étrange symétrie, résonnant malgré lui comme une bande-son de ses propres cogitations. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas comme s’il était question d’un secret. En temps voulu, tout se dévoile sous son vrai jour. Ou peut-être que ces types étaient à l'abri de toute interférence légale. En fin de compte, on était à DC, pas dans un comté oublié quelque part dans le Midwest. Une telle activité ne se garde pas secrète, et la dissimuler aux yeux de tous pendant aussi longtemps est impossible, à moins d’y avoir une collusion politique. Ces choses concernent les hautes sphères de la société, et si tout le monde n'est pas impliqué, bon nombre d’entre eux ont des choses à cacher. C'est la loi du talion habituelle, l’un attaque l’autre, chacun cherchant à protéger sa propre guilde.

Maddison était absorbé par ses propres conjectures depuis qu'il avait lu l'histoire pour la première fois. D'un naturel curieux, il aimait écouter les opinions marginales et les points de vue libertaires, avec la médecine alternative comme sujet de prédilection. Comme beaucoup d'amis autour de lui, il avait vu des membres de sa famille lutter contre la maladie. Après une série d’examens médicaux douteux, ils y avaient succombée, impuissants. Quant aux médecins, ils avaient perdu toute crédibilité aux yeux de Maddison. Pour lui, l'ensemble du système médical était un réseau d'extracteurs de ressources qui, en réalité, ne se souciait de qui que ce soit avant d’avoir vu les relevés d'un compte bancaire. Il était donc tout à fait sceptique à l’égard des autorités, notamment celles qui gouvernaient. Mais cette fois, c'était différent. Cette présomption impliquait une analyse plus approfondie de certaines révélations de Wikileaks, qui, en octobre dernier, avait réussi à divulguer 20 000 messages électroniques de John Podesta, le directeur de campagne d'Hillary Clinton, qui avait été piraté anonymement début mars. Wikileaks les a exposés sur le web pour que les gens puissent en juger par eux-mêmes, en suivant leur coutume de ne laisser aucun intermédiaire entre le public et l’information. Cette initiative était impressionnante, et conforme à leur propre libertarianisme radical. Pas étonnant que Julian Assange ait été incarcéré dans une prison londonienne après avoir été arrêté à l’Ambassade équatorienne à Londres, dans l’attente éternelle de  son extradition vers les États-Unis. "Ils ne le laisseront jamais sortir", se disait souvent Maddison. 

Comme Wikileaks s’y attendait, les gens ont commencé à ruminer et à faire des recherches, ainsi qu’à établir des liens. Jusqu'à ce que cet utilisateur anonyme de 4chan* publie un lien crédible : Bill Clinton avait été vu avec Steve Bing, tous deux passagers du Lolita Express —  vous savez, le fameux jet privé de Jeffrey Epstein. Des photos prouvant que Clinton avait voyagé à plusieurs reprises et vers divers endroits avec les deux traînaient sur internet. Ainsi, si cette source disait qu'il y avait un trafic sexuel d'êtres humains, il y avait assez de substance pour soutenir cette affirmation. C'est du moins ce qu’en déduisait Maddison. La publication avait également retracé certains des mouvements de ce réseau de pédophilie jusqu'à la pizzeria Comet Ping Pong à Washington. De fait, son propriétaire avait autrefois échangé des messages avec Podesta au sujet d’un dîner de collecte de fonds. Puis un autre utilisateur de 4chan avait posté une liste de mots-clés afin de décrypter les échanges de courriels dans leur langage codé secret : "hotdog" pour garçon ; "pizza" pour fille ; "fromage" pour petite fille ; "pâtes" pour petit garçon, "noix" pour personne de couleur, "sauce" pour orgie... Lues de la sorte, les transcriptions du menu de la Comète prenaient en effet du sens. Maddison y songeait avec dégoût. Il fallait absolument que quelqu'un intervienne pour y remédier.  

Il n'a pas mis longtemps à se décider. Il n'allait pas se contenter d’assister à la souffrance de ces enfants pendant que le monde entier était distrait par la folie électorale. Le dimanche 4 décembre, armé de son fusil d'assaut A-15, il s'est mis en route tôt le matin vers Washington. Il avait dit à sa famille qu'il avait quelque chose à régler. Tout au long des six heures de route, il s'est souvenu de l'émission de radio d'Alex Jones du vendredi passé, lors de laquelle il avait rappelé à son audience l’existence du réseau secret aberrant. Maddison se disait qu’il s’apprêtait à accomplir quelque chose de juste, et pourrait contribuer à une enquête collective que personne n'osait résoudre.

Lorsqu'il est arrivé à la pizzeria sur Connecticut Avenue, aux alentours de 14 h 30, l'endroit était fermé. Il ne s'attendait pas à cela. Quel genre de pizzeria ferme un dimanche à midi ? Très suspect en effet. Maddison ne savait pas que l'endroit restait fermé tous les jours pour ouvrir le soir. Il s’est donc saisi de son fusil et est descendu du camion, avec la très nette impression que quelque chose de malfaisant était en train de se dérouler. Il s’est mis à sonner à la porte, et quelqu'un lui a ouvert. Il est entré à l'intérieur et est très vite tombé sur un homme avec un tablier. Nerveux, Maddison a alors pointé son fusil sur ce dernier et a commencé à l’interroger sur les prémices, les activités en cours... L'homme a dit qu'il n'était qu'un employé, et ses réponses n'ont pas fourni à Maddison la moindre information. Il était évident que l'homme était en détresse, et Maddison l'a laissé partir au bout de quelques minutes. Après cela, il a totalement perdu la notion du temps. Il a commencé à errer sans but à l'intérieur, mais il n'y avait pas grand chose à voir. Il a tiré avec son fusil par frustration, aussi bien que pour voir s'il pourrait surprendre un cri. Il ne s'est rien passé d'autre. Et puis tout d'un coup, les flics étaient dehors, lui ordonnant de se rendre par le haut-parleur. De toute évidence, il n'allait sauver personne ce dimanche-là. 

 

Medellin, 2015 —  Interventionnisme

Dana était déjà au bord de l'épuisement. Elle avait été assignée à une mission spéciale par le Comité international de la Croix-Rouge en Colombie, après avoir servi au Tchad, au Congo et au Zimbabwe. Aujourd’hui, sa tâche consistait à interroger les personnes des milices des FARC qui avaient été emprisonnées par l'armée colombienne. Elle commençait ses journées très tôt le matin. À huit heures du matin, elle était généralement déjà installée au quartier général, près du centre de Medellin. Elle parcourait des piles de documents et réexaminait les dossiers en comparant d'anciens rapports et des faits d’actualité récents. Elle était vraiment dévouée à cette cause et voulait contribuer à une entente entre ces deux forces en conflit depuis très longtemps. D'ailleurs, le président Juan Manuel Santos avait déjà laissé échapper qu'il pourrait y avoir un plébiscite l'année prochaine qui leur permettrait d’aboutir à un traité de paix. Dana avait donc subi une forte pression pour fournir aux deux parties des documents qui leur permettraient de mieux se comprendre. Elle éprouvait un sens du devoir à s’assurer de la neutralité.

Dana portait une affection particulière aux gens chaleureux et joyeux de ce pays. Chaque matin, depuis une semaine, elle remarquait une femme d'une soixantaine d'années, qui semblait un peu à la dérive et se tenait à la barrière d'entrée, suivant de là le va-et-vient des personnes qui entraient dans le bâtiment. De temps à autre, la femme s'approchait de quelqu'un au hasard, et lui demandait quelque chose qui était imperceptible à Dana. La veille, un collègue avait dit à Dana que la femme cherchait quelqu'un qui pourrait l'aider, même si on n’était pas certain de ce qu'elle demandait exactement. Ce jour-là, Dana a donc pris la décision de lui parler en personne. La femme se tenait là, à son heure habituelle. Lorsque Dana est allée à sa rencontre, poliment et en lui prêtant de l’attention, un doux chatoiement a éclairé son visage, elle était simplement reconnaissante d'être entendue. Elle s'appelait Juana Inés. On lui avait dit que le comité de la Croix-Rouge pourrait l'aider. Elle a expliqué à Dana qu'elle était à la recherche de ses parents. En fait, elle avait sa petite idée de l'endroit où ils se trouvaient. C'était d’ailleurs plus qu'un soupçon. Elle en était certaine, mais n'en avait pas la moindre preuve. Elle avait entendu énormément de témoignages du même genre, et tous ceux qui avaient perdu de vue quelqu'un de leur entourage dans des circonstances similaires, semblaient être du même avis quant au lieu où leurs proches étaient détenus. En tout cas, les parents de Juana avaient fait partie d'une unité de guérilla dans les années 60, quand elle était très jeune. Ils étaient des pionniers à cette époque, celle des premières années des FARC, où le moral était au beau fixe et les idéaux audacieux. Ils avaient appartenu au Bloque Sur sous le commandement de Trujillo, mais ils avaient aussi pu faire la connaissance de Manuel Marulanda et des autres divisions. Juana a raconté le mal-être dans sa famille, comment ses parents étaient constamment absents et comment elle s'était retrouvée à habiter chez ses tantes et sa grand-mère. Intriguée, Dana a invité la femme à l'intérieur des locaux afin de poursuivre la conversation. Elle pensait que c'était une affaire qui valait la peine d'être suivie.

Une fois à l'intérieur, la femme s’est lancée dans la suite de son histoire. Elle a expliqué avec beaucoup de détails — des événements qu'elle n'a probablement pas vécus elle-même, mais qui lui avaient été transmis au fil des années —  comment ses parents avaient participé à la deuxième conférence de la guérilla de 1966 et comment ils avaient été sauvagement attaqués par le gouvernement, puis presque exterminés en 1967 avec les affrontements de Quindío et de Caldas. Trujillo avait été tué, mais ses parents avaient été emmenés en prison, a-t-elle affirmé. Dana écoutait avec admiration, prenant même de temps en temps quelques notes dans un petit carnet qu'elle avait rapidement récupéré sur son chemin. Tous les cas sur lesquels elle travaillait étaient assez récents et lui paraissaient tous être d’actualité et complexes ; ceci était un récit historique, avec une touche épique en plus. Dana était envoûtée, mais elle avait néanmoins remarqué que la femme était capable de parler sans fin et sans prendre de pause pour respirer. Les mains jointes posées sur ses genoux, Juana se tenait bien droite et immobile, sans faire de gestes. Elle parlait comme si elle était en transe, emportée dans un rythme, et sans même essayer d'obtenir l'approbation de son auditrice. Juana a ensuite affirmé —  ce n'est pas une hypothèse, mais une certitude qui s’était affermie au fil des années —  que ses parents étaient gardés dans un lieu secret, une vieille mine dans la banlieue de Medellin, et c’était à cause du gouvernement américain. Mais il y avait une raison à cela, qui n'avait pas grand-chose à voir avec la politique colombienne. Son père avait travaillé en Jamaïque dans les années 50, pendant ses premières années d'études. Et il avait eu la chance d'être là lorsque Marilyn Monroe avait fait un voyage précipité pour célébrer sa lune de miel avec Arthur Miller en 1957. Le père de Juana avait été désigné comme garçon dévoué à leur service, mais il avait aussi fait la connaissance d'un autre homme qui se trouvait là au même moment, et qui avait été frappé par le charme de Monroe : John F. Kennedy. Selon Juana, le gouvernement américain était au courant du lien qui existait entre eux et voulait le tenir à l'écart du public. Pour que cela fonctionne, ils devaient faire taire son père. D’après Juana, ses parents avaient été injustement punis pour cette raison. Heureusement, Juana et sa famille avaient réussi à rassembler toutes les pièces du puzzle.

Après ces aveux involontaires, quelque chose a frappé Dana. La femme continuait de parler, expliquant que la route menant à cette mine était semée d'arbustes envahissants, afin de la rendre plus difficile à atteindre. Mais cette fois, Dana était ailleurs. Elle regardait toujours la femme, mais elle se rendait compte à présent que les éléments ne s'accordaient que dans un cadre narratif tiré par les cheveux. Elle a cessé de prendre des notes et a interrompu la femme pour lui dire que le cas était intéressant et qu'ilsl'examineraient. Dana savait que c’était faux, mais c’était le meilleur argument qu’elle avait trouvé pour se libérer. La femme est tombée dans un silence gênant, l'a regardée d'un air suspect, puis s'est levée et est partie. Dana s’est dit que c’était probablement une action que la femme avait préparée et répétée à plusieurs reprises.

Le lendemain matin, quand Dana s’est rendue au bureau, la femme était de nouveau là. Dana regardait dans sa direction pour essayer de la saluer de loin pendant qu’elle marchait, mais la femme ne s'est même pas retournée. Pendant quelques jours, la femme s’est montrée à la même heure à peu près, mais ensuite plus personne ne l'a revue. Deux ans plus tard, Dana est tombée sur un étrange post sur Twitter dans lequel un utilisateur affirmait que le gouvernement américain kidnappait des gens pour les réduire au silence, car ils connaissaient toute une série de secrets sur la classe politique. Ce message a attiré beaucoup d'attention et a été largement diffusé. Tout au bout de la chaîne de diffusion s’y trouvait Juana Inés, apparaissant comme utilisatrice. Elle y avait contribué avec un commentaire particulièrement long, témoignant de son récit personnel que Dana avait déjà entendu. 


Berlin, 2020 —  Ruines

L'inspecteur Carsten Pfohl a reçu un appel téléphonique le lundi 5 octobre, dans son bureau à neuf heures. En tant que chef du bureau d'enquête criminelle de Berlin, il était généralement la dernière personne à être informée des cas spécifiques, puisque la plupart des demandes concernaient des délits et infractions mineures. Mais après un long week-end, les choses se compliquaient généralement. Il s'attendait donc à entendre parler de problèmes dans la périphérie de la ville. Ce qu'on lui a dit à la place l'a fait sourciller et l’a laissé songeur pendant une minute avant même de savoir comment procéder.  

Néanmoins, il s'est rendu dans le quartier du Hackescher Markt et a garé sa voiture tout près de l'île des musées où il avait rendez-vous. Une fois arrivé, il a été aiguillé vers le bureau de la Fondation du patrimoine prussien, où un groupe de directeurs de différentes institutions l'attendait déjà. Là, il a été de nouveau informé de la situation. Le samedi, pendant les célébrations de la fête nationale, quelqu'un avait vandalisé différentes pièces au Musée de Pergame, à l'Alte Nationalgalerie et au Neues Museum. Les dégâts n'avaient été découverts que le soir-même par la garde de nuit. Il s'agissait d'une série de petites taches visibles d’une substance huileuse relevée sur soixante-huit pièces dispersées, dont des sarcophages égyptiens, des sculptures en pierre, des autels et des peintures du XIXe siècle. Mais après avoir parcouru le système de sécurité vidéo, personne n'avait été repéré dans une activité suspecte, encore moins dans un attentat programmé. Il ne semblait pas s'agir d'une attaque coordonnée, car la plupart des visiteurs maintenaient la distance habituelle avec les pièces exposées. Les directeurs de musée étaient visiblement perplexes et bouleversés.

L'inspecteur Pfohl a été très attentif à la situation et a compris le véritable enjeu de toute l'affaire. Il y a trois ans, il était déjà venu ici pour enquêter sur le vol d'une énorme pièce d'or, la Grande Feuille d'Érable, qui valait alors 3, 5 millions d'euros. Mais les motifs de cette affaire passée étaient clairs. Ils n'avaient même pas pu sauver l'objet et le préserver en une seule pièce intacte. Les voleurs, désireux de monétiser le gain, l'avaient fondu en petites briques d'or dès qu'ils avaient pu. L'inspecteur Pfohl et ses hommes avaient supposé, à juste titre, que les cambrioleurs avaient reçu de l'aide de l'intérieur, et que deux agents de sécurité avaient été inculpés en relation avec le vol. Toute la bande a été traduite en justice dans les semaines qui ont suivi l'incursion.

Mais cette fois-ci, c’était différent. Il ne s'agissait pas d'un acte minutieusement orchestré, mais c’était juste assez pour faire une sorte de déclaration, probablement l’accomplissement d’un seul individu muni d’un kit de seringues. Néanmoins, les dommages allaient être coûteux. Mais quelle en aurait été la motivation ? S'ils arrivaient à comprendre les raisons derrière l'attaque, ils pourraient probablement reconstituer toute l'affaire. L'inspecteur Pfohl a donc organisé trois équipes, chacune d'entre elles étant une unité opérationnelle spécifique. L'une devait retrouver et éventuellement interroger certains des visiteurs du musée ce jour-là. Une autre se pencherait sur les composants chimiques de la substance, pour essayer d'en déduire ses origines probables. Une troisième essaierait de comprendre la partie logistique de l'assaut. Dans ce dernier cas, les experts en art, les conservateurs et les techniciens des musées seraient impliqués.

L'inspecteur Pfohl a supervisé les activités des trois groupes, mais il est resté plus proche des spécialistes, afin d'acquérir lui-même quelques connaissances. Au sein de ce groupe, beaucoup se sont souvenus de l'insistance avec laquelle ce militant de droite très connu, Attila Hildmann —  autrefois une étoile montante du véganisme qui avait gagné en visibilité avec un livre de cuisine il y a quelques années — s'était réuni avec une horde de disciples en juillet, juste à l'extérieur des jardins du musée, pour dénoncer le Pergame lieu de culte sataniste et siège central des criminels du Corona. En mai, il avait été arrêté devant le Parlement, pendant une manifestation organisée pour protester contre les mesures prises dans le cadre de la pandémie, pour laquelle il était un des principaux intervenants. En août et en septembre, Hildmann avait envoyé des messages sur sa chaîne Telegram**, avec des déclarations ostensiblement extravagantes : "Ici [à Pergame], ils font leurs sacrifices humains la nuit et violent des enfants !"

"Eh bien, c'est certainement un instigateur, mais pas assez pour l'inculper de ce crime", a déclaré le détective Pfohl, avec une certaine déception. "Mais quelle est cette histoire selon laquelle le Pergame serait le trône de Satan ?" s'est interrogé Pfohl. Un des conservateurs du musée lui a dit qu'il s'agissait d'une référence à un verset du Livre des Révélations de la Bible. L'apôtre Jean avait écrit une lettre à chacune des sept églises du monde grec de l'époque, à savoir Ephèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée, pour résister aux païens. Le conservateur s'est empressé d’aller chercher un livre dans son bureau et est revenu pour le lire à voix haute à Pfohl et ses collègues. "Voici ce à quoi il fait référence, tiré d'Apocalypse 2 : 12, sur la lettre à l'église de Pergame : "Ce sont les paroles de celui qui a l'épée tranchante à double tranchant.  Je sais où vous vivez, là où Satan a son trône. Pourtant, vous restez fidèle à mon nom. Tu n'as pas renoncé à ta foi en moi, pas même au temps d'Antipas, mon fidèle témoin, qui a été mis à mort dans ta ville, où vit Satan". Le conservateur a gardé le silence pendant un court moment, puis a ajouté : "Le texte a été écrit vers l'an 90, mais quelques années auparavant, probablement vers l’an 30, une énorme statue représentant l'empereur romain avait été construite dans la ville et était destinée au culte. C'est probablement à cela que Jean faisait référence. Pour les premiers chrétiens, les démons étaient tous ces dieux grecs. Puis les maîtres de la Renaissance les ont transformés en véritables figures démoniaques. Le dieu antique Bacchus est le modèle le plus aimé de nos démons, avec ses cornes et sabots caractéristiques".

"Mais il faut vraiment être un fanatique pour établir un lien entre une culture ancienne et un musée qui présente sa reconstitution", a déclaré Pfohl, presque exaspéré. Tout le monde a hoché la tête dans un accord silencieux. "De toute façon, a-t-il poursuivi, nous devons trouver le coupable."

Chacune des équipes a travaillé de son côté pendant une semaine. La première équipe a pu entrer en contact avec 650 des 3 000 visiteurs qui ont assisté à l'exposition ce jour-là. Le second groupe a pu déchiffrer les propriétés de l'huile, une substance transparente et non corrosive utilisée comme lubrifiant anti-rouille pour les moteurs et les machines. Le troisième groupe s'est intéressé aux tactiques des disciples de Hildmann et des autres participants de QAnon dans Telegram et le tableau d'affichage 8chan/8kun***. Jusqu'alors, le crime avait été tenu à l'écart du public. C'était la tactique du détective Pfohl. Mais maintenant, ils devaient secouer un peu la ruche, afin de suivre le mouvement et de démêler l'échange de messages.

"Appelons un journal et une chaîne d'information", a dit Pfohl à son équipe. Il a appelé Christina Haak, la directrice générale des musées, et lui a parlé de son plan. Ils devraient préparer une conférence de presse le jour même. "Nous n'aurons probablement pas Hildmann, a-t-il regretté, mais cela va retomber sur lui et ses partisans. Cela va les déstabiliser. Et de toute façon, les gens doivent savoir de quoi ces fanatiques sont capables. Il n'y aura pas d'issue". L'inspecteur Pfohl a raccroché le téléphone, mis sa veste et il est parti pour la conférence. La scène de crime allait être agitée cette fois.

 

* 4chan est un forum anonyme en ligne sans modération des contenus.

** Telegram est une application de messagerie instantanée connue pour son offre de rapidité et d’une protection particulière des données de ses usagers.

*** 8kun, anciennement 8chan ou infinitychan, est un site où se trouvent des forums dont le contenu repose principalement sur le partage d’images. De même que sur 4chan, la modération y est quasi inexistante.

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A propos de l’auteur•e

Javier Toscano

Javier Toscano est un cinéaste, artiste visuel et écrivain. Son travail implique la production de récits alternatifs et d'affirmation de soi en collaboration avec les groupes minoritaires et personnes porteurs de handicaps. Il a notamment été membre fondateur de Laboratorio 060 avec lequel il a remporté le premier prix du Best Art Practices Award (Bolzano, Italie, 2008).
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