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Issam, fossoyeur malgré lui

|| FRANCE: LES TEMPS SUSPENDUS

Issam, fossoyeur malgré lui

Par Aïta Nebour

Alors qu’il s’inquiète pour l’avenir de son entreprise pendant le
confinement, Issam reçoit un appel qui le bouleverse : sa grand-mère est malade.
Une course contre la montre s'enclenche.

 

Le son de la radio couvert par le bruit de son travail dans l’entrepôt, Issam crut d’abord avoir mal compris. Mais non le journaliste confirmait l’incroyable nouvelle : l’Italie, quelques centaines de kilomètres plus au sud, passait tout entière en quarantaine. On est le 10 mars, pensa-t-il, j’ai des chantiers jusqu’en juin. Qu’est-ce qui va se passer s’ils décident de faire pareil ici ?

C’était le pire moment pour qu’une chose pareille se produise. La jeune entreprise grenobloise d’Issam voyait de belles perspectives s’annoncer grâce aux chantiers qui se multipliaient. Il avait lancé son activité pariant sur l’effet d'aubaine des primes énergie et transition énergétique du gouvernement. Et son pari s’était révélé gagnant : le carnet de commandes pour l’isolation de maison était plein pour le printemps et l’été 2020.

Pour se rassurer, il passa la matinée à rappeler ses clients pour confirmer leurs projets. Mais quelques jours plus tard, l’annonce de la fermeture des écoles et le ton martial du discours du Président de la République — “Nous sommes en guerre” répéta-t-il à plusieurs reprises — annonçait des jours difficiles. Issam voulut croire qu’il s’agissait plus de “prudence” qu’autre chose, d’autant que les élections municipales de dimanche étaient maintenues

Mais le lundi soir, de retour du travail, il trouva Leila inquiète : “Macron va parler ce soir. On va être en confinement, c’est sûr. Les écoles, ce n’était que le début. Quelle mascarade d’avoir maintenu les élections !”

Après le dîner, Issam regardait la télévision avec ses trois aînés pendant que Leïla bordait les jumeaux de deux ans. De nouveau, discours présidentiel à l’écran. La France était mise à l’arrêt pour plusieurs semaines — le mot “confinement” ne fut, étrangement, jamais mentionné. Issam laissa échapper un soupir. Il caressa nerveusement sa barbe, essayant de ne pas laisser paraître son trouble devant ses deux garçons et la petite Sarah. 

Tempête sous un crâne. Il se demandait ce qui allait arriver à son entreprise : “Est-ce qu'on va  devoir reporter tous les chantiers ? Est-ce que les clients vont pouvoir encore payer si tout le monde s’arrête de travailler ?”

Les jours suivants, Issam s'affairait à réorganiser tant que bien mal ses chantiers, contactant ses fournisseurs, s’assurant de la disponibilité des couvreurs, de monteurs... Mais cela s’avérait de plus en plus difficile : un nombre croissant de ses interlocuteurs était malade. Continuer à faire tourner son entreprise, c’était l’unique obsession d’Issam.

Jusqu’ à ce coup de téléphone. 

*

L’écran affichait « Zak ». C’était son frère aîné. Il vivait à Marseille où ils avaient passé une partie de leur enfance. Zak était revenu s’y installer. 

— Mamie a fait un malaise ce matin, elle est à la clinique.

— Qu’est-ce qui lui arrive ?

— Cela faisait plusieurs jours qu’elle avait de la fièvre. On l’a emmenée chez Tante Cora pour qu’elle s’occupe d’elle, mais on a pris peur quand elle a eu des convulsions ce matin. Les pompiers sont venus. On a réussi à la faire admettre à la clinique.

— « Réussi», comment ça ? 

— Avec le coronavirus, les hôpitaux sont débordés. Ils ne prennent que les cas les plus graves.

— Je vais descendre à Marseille. Il faut que je la voie.

Zak, gêné :

— Impossible, tous les étages sont confinés. Même le personnel n’a pas le droit de se déplacer d’un étage à l’autre. Tante Cora n’a pas pu la voir. Heureusement, Agnès — tu te rappelles d’Agnès, la voisine ? — elle travaille aux soins intensifs. Elle a pris mamie en photo avec son téléphone. 

Issam reçut instantanément la photo. Grand-mère Khadija souriait, rassurée par le visage familier d’Agnès. Son visage rond conservait des couleurs sous le respirateur. Son corps de 89 ans, tout aussi rond, paraissait loin, irréel. 

Issam raconta les évènements à son épouse ; il lui dit qu’il devrait partir le lendemain pour Marseille. Leïla sentit son coeur se fendre. “Oui, il faut que tu y ailles. Transfère tous les appels du téléphone de la société sur le mien. Je m’en occupe”.

Le lendemain matin, Issam et Leïla se levèrent ensemble, comme chaque jour, pour effectuer leur prière de l’aube, à cinq heures du matin. Au moment de se prosterner, les deux époux restèrent tête baissée plus longtemps qu’ à l’accoutumée. Front au sol, ils firent durer ce moment privilégié de la prière musulmane où l’on peut, après les formules et sourates consacrées, s’adresser intimement et librement à Dieu, sans durée déterminée. 

La lumière de l’aurore donnait à voir ses belles couleurs quand Issam monta dans son camion. Alors qu’il était sur le point d’enclencher le contact, il entendit son téléphone sonner. Leïla, pensa-t-il, j’ai dû oublier quelque chose... Mais l’écran affichait un numéro avec l’indicatif +212. L’indicatif du Maroc. C’était sa mère Nija. Elle vivait entre Marrakech et la France depuis plusieurs années. Issam décrocha et entendit la voix de sa mère, en sanglots. 

— Mamie est morte ce matin à 05h40. Ses poumons n’ont pas tenu, ils ont dit que c’était le coronavirus…

— La clinique a mis le corps de mamie dans une housse étanche pour éviter la contagion. On ne peut pas la voir. Ta tante Lydia, elle aussi, est malade : elle vient d’entrer à l’hôpital de la Timone. On ne sait pas si on va pouvoir l’enterrer, apparemment la crémation est obligatoire… Tu te rends compte ?... Et moi, je suis coincée ici !

Elle n’arriva plus à retenir ses larmes. Celles d’Issam n’étaient pas loin. 

Il avait du mal à croire que cette maladie frappe de manière aussi brutale sa famille et qu’elle enlève la vie à sa grand-mère. 

Le protocole par défaut consistait à incinérer le corps des personnes décédées du coronavirus, et ce le plus vite possible — la clinique n’ayant pas d’installation de réfrigération pour les corps.

Grand-mère Khadija était musulmane. Elle devait être inhumée en tant que telle. Dans le respect du rite. Et dans l’islam, la crémation n’est pas une option. On doit pouvoir se recueillir sur sa tombe, comme elle l’aurait voulu, comme Dieu le veut. Grand-mère doit retourner en terre dans vingt-quatre heures au plus tard.

Cette conversation sonnait le début d’une course contre-la-montre pour Issam. 

— Attends maman, je suis sûr qu’il y a des dérogations. Laisse-moi passer quelques coups de fil.

*

Six heures trente du matin, Issam appela Mourad. C’était un « frère », un ami qui avait créé une entreprise de pompes funèbres musulmane. Avant que cela devienne son activité professionnelle, les deux amis intervenaient comme fossoyeurs bénévoles pour des associations musulmanes. Ils s’étaient rencontrés en faisant des lavages mortuaires pour des personnes sans le sou et isolées. Des indigents. Comme les travailleurs immigrés dans les foyers — les « chibanis » comme on les appelle. Y a-t-il un carré musulman dans le cimetière ? Qui peut officier le rituel religieux ? Qui peut gérer l’aspect administratif ? Le défunt avait-il une assurance ? Des questions qui restaient souvent sans réponse. Devant le désarroi récurrent lors de décès dans la communauté musulmane, Mourad eut l’idée d’en faire sa profession.

— Assalamu alaykum, désolé de t’appeler si tôt. J’ai besoin de toi. 

— Alaykum as-salâm Issam, vu l’heure, je m’en doutais.

— Ma grand-mère est morte du coronavirus ce matin. On ne nous dit rien de rassurant sur l’enterrement..

— Mes condoléances, mon frère. Que Dieu lui accorde miséricorde. Oui c’est l’incinération normalement, mais laisse-moi-voir… 

— Il va falloir être réactifs.

Mourad n’avait pas besoin de se faire prier. Il n’oublierait jamais ce qu’Issam avait fait pour lui, l’aidant à constituer le capital de son entreprise en lui prêtant de l’argent. 

— Bien sûr, envoie-moi les informations par mail pour que je puisse faire les déclarations de décès. On en aura besoin pour prendre en charge la dépouille.

Un peu plus tard dans la matinée, les deux amis se retrouvèrent. Mourad avait pu se procurer un cercueil aux dimensions de grand-mère Khadija. Il était noir. Ils préparèrent un trousseau funéraire complet.

A midi, les déclarations auprès de la mairie et de la police municipale avaient été réalisées. Mais le certificat de décès ne serait édité que dans l’après-midi ! Cela reportait le départ pour le sud au lendemain. 

Pour Issam, une autre nuit sans sommeil. Arriveraient-ils à intervenir avant midi, heure prévue du transfert de grand-mère Khadidja vers une morgue digne de ce nom ?

Le lendemain, avant de monter dans le fourgon mortuaire noir qui les emmènerait en Provence, avec cercueil et trousseau, ils remplirent leurs attestations de déplacement : « déplacement indispensable à l’activité professionnelle » pour Mourad et « motif familial impérieux » pour Issam. Issam aurait pu cocher la même case que Mourad puisqu’ils avaient accomplis les démarches nécessaires qui faisaient d’eux les fossoyeurs officiels de grand-mère Khadija. 

Sur place à 10h00, le fourgon se gara discrètement à l’arrière de l’hôpital. Adel et Nabil, respectivement le frère et le cousin d’Issam, attendaient dans une voiture. Sur le parking même, ils enfilèrent rapidement l’équipement des fossoyeurs professionnels : masques, combinaisons, bottes avec sur-semelles. 

Les trois parents entrèrent en tenue dans le bâtiment. Mourad les attendit dans le fourgon. Issam s’avança vers l’infirmière coordinatrice, sur le point de finir son service. “Nous avons été désignés pompes funèbres pour Mme Khadija A., dont voici le certificat de décès.” La soignante, pressée, se contenta de quelques questions — morgues débordées, pompes funèbres saturées, personnel absent par peur de contracter la maladie, on ne se bousculait pas pour prendre en charge les dépouilles. Elle finit par donner la clé de la salle de transfert. 

Lorsque les trois parents pénétrèrent à l’intérieur, un seul corps était là. Issam se dirigea le premier vers la civière réfrigérante. Son frère et son cousin le suivirent avec le matériel. Il ouvrit la housse : c’était bien grand-mère Khadija ! Ils furent soulagés de la trouver vêtue de ses derniers habits. 

Ils ne pouvaient pas procéder au lavage mortuaire rituel du corps de leur grand-mère. Seule une femme est autorisée à le faire par le culte musulman. Issam ouvrit alors le trousseau. Dans le panier, il y avait une pierre de terre, du musc et trois linceuls blancs. Il sortit alors la pierre de terre pour faire des ablutions sèches ou tayammum, substitut lorsqu’il est impossible de laver l’ensemble du corps d’un défunt à l’eau. 

Avec des gestes doux, le petit-fils passa la pierre sur le visage, les poignets et les mains de Khadija. Il déposa ensuite des morceaux de musc sur les points de prosternation : le front, les mains, les genoux et les pieds. Les bras de Khadija étaient disposés le long de son corps rond. Délicatement, ils disposèrent un à un les linceuls, pour envelopper le corps entier de leur grand-mère dans cette étoffe. Ils commencèrent par le côté gauche de sa dépouille. Ils portèrent le corps vers le cercueil qui attendait dehors dans le véhicule. Mourad vint leur prêter main forte. Issam retourna au service administratif de la clinique pour clôturer le dossier. Ce dernier document signé, c’était la fin du passage de grand-mère Khadija dans son dernier lieu de vie. Lieu de mort. Comme pour d’autres milliers de victimes du COVID-19. 

Le fourgon aurait directement dû aller au cimetière, mais il restait une dernière halte pour grand-mère Khadidja : la maison familiale.

*

Sur place, une grande partie de la famille attendait. Une quarantaine de personnes avaient pu faire le déplacement. Kenza, l’aînée de la famille, vint à la rencontre d’Issam. A l’oreille, elle lui chuchota : “J’ai pu obtenir une dérogation du maire : au lieu des 10 personnes normalement autorisées, on pourra être 20 à l’enterrement.”

L’édile, sans étiquette, jadis élu du Front National, parti d’extrême droite solidement ancré dans la région, connaissait bien ce large clan d’origine algérienne, installé dans sa ville avant même sa naissance. Il n’avait pas hésité, lorsque Kenza, sa voisine pendant une vingtaine d’années, l’appela. Le maire lui présenta ses condoléances et lui dit qu’il ferait une exception. Il se laissa aller à une note nostalgique : “J’ai bien connu ton père, il a tellement fait de choses ici… C’était lui le vrai maire de la ville !”

Avant de se rendre au cimetière, il fallait effectuer la prière des morts, la prière de Janâza. Car s’il avait concédé une dérogation, le maire avait insisté : “L’enterrement doit se dérouler le plus rapidement possible, pour ça pas d’exception”. Le cercueil de Khadija fut placé face à la porte, devant la maison familiale, en direction de la Mecque. Comme partout, il était difficile de trouver un imam disponible. Par tradition, il revient à l’homme présent le plus âgé et le plus sage de mener cette prière. Cela aurait dû être le gendre de Khadija. Cependant, il préféra laisser l’office à son descendant direct. 

Issam, seulement dans sa jeune quarantaine, sentit une vague d’émotion lui transpercer la poitrine. Son oncle venait de lui céder la responsabilité de diriger la prière mortuaire de la seule grand-mère qu’il ait vraiment connue. Lui, le born-again muslim, n’aurait jamais imaginé se trouver dans une telle position. Plus jeune, loin de ses parents, isolé, il avait connu des fous, frayé avec des grands et des petits délinquants, des compagnons de larcins, de galère. De rédemption, aussi. Ce fut ainsi qu’il rencontra des religieux musulmans. 

Sa famille de culture musulmane l’avait vu naître, sa deuxième famille, des musulmans pratiquants et engagés dans la prédication, l’avait aidé à devenir celui qu’il était devenu. Autodidacte devenu un travailleur honnête et engagé, Issam avait trouvé son équilibre, sa paix intérieure, une place dans la communauté. Il y avait aussi rencontré celle qui était devenue sa femme. 

Derrière lui se forma l’assistance du rituel, des rangs de prière. Il marcha jusqu’à un mètre du cercueil. Avec difficulté, Issam prit une grande inspiration et entonna la prière des morts, ses mains superposées sur son plexus solaire. Dans cette troisième partie de la prière mortuaire, moment des invocations dédiées au défunt, la voix d’Issam s'assècha. L’air lui manquait, étouffé par un sanglot. Le souvenir de sa grand-mère et de sa relation avec Dieu le submergea, ses dernières volontés de s’en remettre à Dieu. Il savait qu’elle avait décidé de ne plus prendre son traitement anti-diabète depuis des mois. 

Issam expira, une larme coula lentement de son œil droit. Les têtes derrière lui se relevaient, tentant d’apercevoir au passage pour les uns son corps, pour les autres son visage, d’y déceler une expression... Il réussit à reprendre les invocations et termina en faisant un salut, que les présents répliquèrent, vers la droite. 

 

Le convoi d’une dizaine de voitures se dirigea vers le cimetière principal de la ville. Avec l’aide des autres hommes de la famille, Issam fit entrer non sans peine le cercueil dans le caveau familial. Khadija reposait désormais avec son fils et son mari dans la crypte municipale. 

Lorsqu’il sortit du tombeau, Issam ôta enfin ses surchaussures et sa combinaison de croque-mort, sentiment mêlé de lassitude et de soulagement. Il était 15h30, mais il l’ignorait. Grand-mère Khadija était morte la veille, un vendredi saint, à la prière de l’aube. Elle était maintenant inhumée, à l’heure de la prière de l’après- midi. 

Mission accomplie. 

Au moment de repartir pour Grenoble, donnant l'accolade à son frère, Zak, Issam vit l’articulation de son coude auréolée d’une plaque rouge. Il n’en avait pas fini avec le coronavirus.

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A propos de l'auteur

Aïta Nebour

Née dans le sud de la France, Aïta Nebour vit à Paris. Voyageuse, elle trouve son inspiration dans ses rencontres et dans la vie publique. "Issam, fossoyeur malgré lui" est son premier texte publié.

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