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Histoires globales, voix locales

|| La banlieue influence le monde

À Aya la patrie reconnaissante

Par Maylis Saleh

Maylis Saleh, 23 ans, a passé sa vie à nager entre des eaux différentes : la culture swahili de son père zanzibari, celle plus classique de son école du 15e arrondissement, ou encore la culture hip-hop de sa première idole Diam’s. Alors quand elle entend ses voisins faire la fête sur une musique d’Aya Nakamura, il y a un bug.

[ Texte original en français ]

2006, j’ai huit ans. Harry Roselmack présente son premier JT sur TF1, j’ai deux chats et Dans ma bulle, le deuxième album de Diam’s, tourne en boucle sur mon MP3. Je fréquente une école primaire dans un quartier cossu de l’ouest parisien, avec cette particularité que la plupart de mes camarades ont au moins un parent militaire. Mon établissement se situe entre deux mondes, celui des fonctionnaires d’un côté et d’une bourgeoisie plus bohème de l’autre. Mes parents appartiennent plutôt à cette deuxième catégorie. Je ne vais ni au catéchisme, ni à la messe, je ne deviendrai jamais scout. Pour me transmettre une tradition, d’ailleurs, ils ont du mal à s’accorder. À l’époque, c’est plus facile de me situer, mais aujourd’hui, presque impossible de deviner mes origines. Le plus souvent, mes interlocuteurs m’annexent aux leurs, Amérique latine, Maghreb, monde arabe ou Asie. En réalité, ma mère est franco(basque)-caribéenne et mon père zanzibari d’origine comorienne.

Chez moi, mon père regarde sans cesse des cassettes de mariages filmés surtout à Zanzibar. C’est là qu’il est né et a grandi. On y entend la musique taarab* et on y voit des hommes et des femmes danser. Je ne comprends pas les paroles, les femmes chantent en swahili mais j’absorbe la musique, son rythme et ses sonorités. Mon père porte un sarong** pour dormir, et petite, je n’imagine pas qu’un homme adulte puisse revêtir un pantalon de pyjama, je pense que c’est un vêtement réservé aux enfants. En même temps, quand il ose venir me chercher en kanzu, sorte de djellaba, en bas de l’immeuble d’une amie, je le fuis en courant pour arriver le plus vite possible à la porte de notre immeuble. Je ne comprends pas qu’il nous expose, notre présence est déjà assez remarquée.

Avance rapide à ma dissonance cognitive quelques années plus tard : mes voisins font la fête la fenêtre ouverte, ils chantent "Djadja" et dansent sur de l'afrotrap.

2012, je passe du collège au lycée. Ma volonté de m’adapter s’intensifie — peut-être parce qu’il y a encore moins de mixité sociale là où j’arrive. Mes aptitudes à dissimuler les signes de mon altérité s’améliorent. De la Seconde à la Terminale, j’apprends à formuler des idées clairement, à me taire le plus souvent possible et globalement à bien me tenir. Une forme de violence. Ma classe est pourtant un espace où peuvent s’exprimer certaines individualités. Nous sommes quatorze en filière littéraire dans un lycée majoritairement scientifique. Les émissions de radio culturelles, que j’écoute à présent, diffusent toutes la même voix. Voilà comment se présente une femme éduquée, à qui on donne la parole : elle est douce et calme.

2016, j’ai mon bac depuis six mois. Je choisis de faire une pause dans mes études pour devenir volontaire en service civique. Je veux voir comment on vit ailleurs. Le coordinateur chargé de la mission s’occupe des recrutements. On passe des entretiens, collectif puis individuel. Nous sommes environ quarante à l’arrivée, âgés entre seize et vingt-cinq ans. Le groupe est hétérogène : c’est la rencontre entre Indochine, PNL et le veganisme. On a pour mission de mettre en place des ciné-clubs à travers le 92. De l’autre côté du périphérique, je me familiarise avec de nouveaux codes. On me perçoit comme une bourgeoise, situation fascinante et drôle, car quand on est ensemble dehors, rien ou presque ne me différencie de mes nouveaux amis. En un sens, je m’adapte une nouvelle fois, mais c’est différent car on m’inclut sans défiance. J’ai une facilité singulière à circuler entre les mondes, tout en créant des liens plus ou moins forts avec les uns et les autres. 2016, c’est aussi la première fois que j’entends et que je vois Aya Nakamura. « Love d’un voyou » en duo avec le rappeur Fababy passe en boucle à la TV et à la radio. Aya fait ici une entrée remarquée. Elle est une femme jeune, noire, à la peau foncée, son corps s’éloigne des visions fabriquées pour créer du fantasme. Plus que tout, son regard est fier et elle ne présente aucun signe d’enfance ou de fragilité. Je la trouve cool et sa chanson avec Fababy m’amuse, car elle raconte aussi la collision entre les mondes « Je rentre à la fac, j’viens d’avoir le bac./Pisté par la bac, un jour ils vont m’abattre. » Cette apparition dans mon champ de vision est furtive.

2018, parallèlement à ma licence, je donne des cours de soutien à Oumou, onze ans, en tant que bénévole dans l’association franco-malienne fondée par son père. Nakamura, le deuxième album de la chanteuse, vient de sortir. Quand Oumou doit écrire le portrait d’une personne qui l’inspire pour son cours d’allemand, c’est évidemment Aya qu’elle choisit. Autour de moi, les jeunes femmes — souvent issues d’une forme de métissage, social, culturel ou ethnique — se réjouissent de la voir, elle, qui ne ressemble pas à toutes les autres, bousculer les représentations et les imaginaires. En même temps que son succès se confirme, de nouveaux critiques s’intéressent à son travail.

Je ne compte pas les fois où j’ai entendu ou lu qu’elle appauvrissait la langue française parce qu’elle employait des mots issus d’autres lexiques. Je trouve qu’il est assez brillant de jongler avec les langues autant qu’avec la langue. Comprendre une phrase formée à partir de lexiques variés, n’est-ce pas aussi une pirouette mentale qui mérite d’être saluée ?

Je ne suis plus une enfant, mais je reste fascinée par la possibilité de communiquer en produisant des sons. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai vécu longtemps avec une belle-mère dont je ne parlais pas la langue et qui ne parlait pas la mienne ou parce que dans la famille de ma mère, sur plusieurs générations, personne n’a la même langue maternelle. C’est peut-être parce que tous les jours depuis vingt ans j’entends mon père parler au téléphone en swahili pendant des heures et que je ne le comprends toujours pas. Quoi qu’il en soit, quand des artistes assument un plurilinguisme dans leurs textes, ce que je perçois en creux, c’est la preuve que peuvent coexister des systèmes très différents, susceptibles de créer de l’harmonie et de la cohérence.

2020, Oumou, qui a maintenant treize ans, s’étonne devant le succès international de la chanteuse « C’est fou qu’une Française ait autant de succès à l’étranger. C’est bien qu’elle représente la France. Elle montre aussi qu’on peut réussir, peu importe son milieu. » La véritable réussite d’Aya Nakamura c’est d’être devenue absolument mainstream « Ce qu’elle a fait a pris des proportions telles, que personne ne peut ignorer son existence », me dit Viviane, une amie que je connais depuis l’époque du lycée. Sans contrefaçon, sa présence demeure transgressive, comme le prouvent les critiques qu’elle reçoit en abondance sur son corps et son comportement à travers tout type de media.

Ce qui me frappe c’est précisément tout ce qu’elle ne fait pas pour s’adapter. « Elle ne fait pas semblant d’aimer Juliette Gréco » s’exclame Gauz, l’écrivain ivoirien installé à Paris depuis longtemps, au micro de « L’À-peu-près 1 h », le nouveau podcast du journaliste Cyril Lemba. « Elle met sur la carte de l’imaginaire français la femme prolétaire noire ou arabe. Elle pointe un truc. Boum ! » jubile-t-il.

Un « boum » qui ne se limite pas aux frontières de l’Hexagone : « Djadja » surgit dans la série espagnole Elite. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses célébrités se sont filmées en train de danser dessus, de même que mes cousines et leurs amies au Canada. Vision irréelle que celle d’Aya Nakamura sur un écran géant de Times Square. Un virage pour l’image de la France à l’étranger, dépoussiérée. 

Pour toutes les personnes qui ont eu l’habitude de se voir racontées par d’autres, voyant la complexité de leur expérience réduite à des clichés, l’avènement d’Aya Nakamura faite « Sainte Aya » par Gauz est l’occasion d’une célébration. Riche d’une histoire et d’influences toute singulières, la voix d’Aya Nakamura résonne à présent à travers le monde, un monde qui l’embrasse.

 

* Le taarab est un genre musical populaire dans le monde swahili, venu d’Égypte à l’origine et adapté avec les mélodies locales. Il s’agit d’une fusion entre les musiques pré-islamiques, chantées avec un rythme poétique et des mélodies de style arabe. En fonction des pays, le taarab a ses spécificités, à Zanzibar il se joue avec des violons tandis qu’aux Comores, où il s’écrit « twarab », on le joue avec des guitares.

** Le sarong (prononcé [serun] en swahili) est une pièce de tissu rectangulaire qui forme un étui cylindrique, porté enroulé sur lui-même à la ceinture. Le sarong tel qu’il se porte à Zanzibar est originaire d’Indonésie et porté exclusivement par les hommes.

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A propos de l’auteur•e

Maylis Saleh
Maylis Saleh

Je suis née à Paris en 1997. Passionnée d’abord par l’imagerie des pop stars américaines et des comédies musicales, j’ai croisé un jour le chemin de la littérature. Depuis, je nourris une obsession pour Jean Genet.

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