fbpx
Histoires globales, voix locales

Par Maureen Siegel

Il y a ces personnes qu'on enferme derrière les barreaux. Privés de liberté. Et celles qu'on enferme dehors. Privées de l'être aimé.

 

Mon Billy,

Je t’écris depuis chez mon frère, où je suis bien arrivée hier soir. Je me suis réveillée tôt à cause du décalage horaire et de l’orage qui a éclaté dans la nuit.

Cela peut paraître étrange, mais comme je n’arrivais pas à dormir, je lisais des choses en ligne sur l’histoire de “la Santé”. Bizarrement, comprendre un peu l’endroit où tu te trouves m'aide à mieux supporter ton enfermement. J’ai appris que la prison a été construite au dix-neuvième  siècle sur un ancien marché de charbon. Qu’avant cela, il y avait une “maison de la santé” - à laquelle la rue doit son nom-, qui a été déplacée à la fin du dix-septième siècle pour devenir l'hôpital Sainte Anne. La prison a connu des épisodes sombres, ainsi que quelques évasions improbables. Ce sont des histoires que tu n’as pas besoin d’entendre. 

J’ai aussi appris que pendant des années un café qui s'appelait “A La Bonne Santé” se tenait juste en face, dans la rue Messier. Il a fermé dans les années 1980. Je n’ai pas trouvé grand-chose sur cet endroit, à part que les familles des détenus le fréquentaient après les parloirs et que l’on pouvait y déposer du linge en échange de quelques francs.

Aujourd’hui quand on vient vous voir, on est reçu au sein de l’enceinte carcérale, dans un espace dédié aux familles : la Halte Saint-Vincent. Un lieu simple où se trouve le bureau d’une société chargée d’assurer notre accueil, des casiers pour garder nos affaires pendant les parloirs et un coin pour les enfants avec des jouets et des livres. Il y a aussi une table où des bénévoles (principalement des femmes à la retraite et quelques étudiants) nous proposent du café et des bonbons.  Entre “familles”, on ne se parle pas beaucoup. On connaît la procédure et on la suit : s’enregistrer, vider ses poches, mémoriser le numéro de son casier, de son code et du box pour le parloir, répondre présent, passer la sécurité, déposer le linge et puis attendre dans une salle – parfois un peu, parfois longtemps – avant de pouvoir “descendre” vous voir. 

Au début, l’endroit me semblait froid. Je n’avais pas encore reçu un permis de visite – j’étais là seulement pour déposer ton linge – et j’étais assez perturbée par cette nouvelle réalité et organisation. Mais petit à petit,  les visages des autres visiteurs me sont devenus plus familiers. La famille C., par exemple, qui vient chaque samedi voir leur fils. La famille V., venue de l’est, partage les parloirs entre mère et copine, toutes les deux souriantes. Et à chaque fois il y a la famille S., une jeune femme enceinte et son petit garçon aventureux qui gazouille et nous fait rire en grimpant sur les chaises. On se souhaite parfois un “bon parloir”, mais on échange rarement. Avec le temps j’ai compris qu’il s’agit d’une distance respectueuse. Ici, c’est le seul endroit dans nos vies où l’on ne nous pose pas de questions. A part les surveillants, personne ici ne nous demandera pour qui nous sommes là. Encore moins pourquoi ou pour combien de temps. Il n’y a pas de curiosité, de jugement ou de pitié. C’est rare. Reposant.

Sans parler avec les autres, je sais que ces derniers mois - voire années - ont été difficiles pour eux. Un samedi, au début de ton incarcération, je suis arrivée presque en retard pour déposer ton linge. Le surveillant m’a laissé entrer, en me disant que je serais obligée de patienter car il y avait beaucoup d’attente. Je lui ai répondu de ne pas s’inquiéter – je ne fais que ça de toute façon – et la jeune femme à côté de moi s’est mise a rire. Nous avons un peu échangé et elle m’a expliqué qu’elle attendait de recevoir un permis de visite pour son copain depuis plus de 4 mois. Comme elle était mineure lorsqu’il a été arrêté, elle a dû attendre ses 18 ans avant de pouvoir faire la demande. Un autre samedi, j’ai parlé brièvement avec une femme qui venait rendre visite à son frère, en mandat de dépôt depuis presque un an. Leur mère a fait une demande de permis, qui a été refusée. Elle n’était pas non plus autorisée à parler avec son fils par téléphone. Donc tu vois, ça aurait pu être pire pour nous. On aurait pu connaître la terrible époque du plexiglas au parloir pendant la pandémie, aussi. Heureusement qu’il n’y en a plus.

Mais bon. C’était quand même violent ce que nous avons traversé dans les mois qui ont suivi ton arrestation - elle-même d'une violence traumatisante. De nos jours, qui au monde doit attendre aussi longtemps pour pouvoir parler de vive voix avec ses proches ? Même un soldat au fond de la forêt ou un berger en haut de la montagne peut passer des appels. Sais-tu combien de jours nous avons dû attendre avant de pouvoir parler au téléphone ? 84. Et avant de pouvoir se voir ? 95, soit quatorze semaines. Avant ton jugement, j’ai fait deux demandes de visite auprès du parquet et les deux ont été refusées, malgré les photos, factures et autres justificatifs que j’ai fournis (y compris une lettre de ton ex-femme attestant de notre relation). Apparemment le cabinet de la procureure n’arrivait pas à “déterminer les liens exacts” entre nous. Encore plus violent : lors de l’audition, quand je t’ai vu pour la première fois depuis des semaines, la présidente a menacé de me renvoyer de la salle pour t’avoir regardé (me disant qu’il était interdit de communiquer avec toi, “même par le regard”).  Deux semaines plus tard, quand je ne pouvais toujours pas te parler au téléphone, j’ai appelé tous les services pour lesquels je pouvais trouver un numéro. Personne ne pouvait m’aider, mais tout le monde me rappelait que je pouvais t’écrire des lettres. Comme si nous n’en avions pas déjà suffisamment écrit pour remplir un livre. Ces lettres nous ont sauvés, mais elles n'étaient pas suffisantes. Comment parler de ce qui s’est passé et de tout ce que nous devions faire quand chaque réponse prenait une semaine à arriver et pouvait être lue et potentiellement utilisée contre toi ?

Une fois, une lettre s’est perdue. Je ne sais pas comment.  D’après le vaguemestre, l’enveloppe est arrivée vide à la Santé. Lorsque je l’ai envoyée, elle contenait une carte pour toi de la part de ma mère (un geste important pour elle), un dessin que je t’avais fait un soir au parc et la copie de la lettre que j’avais envoyée au chef d'établissement lui priant de t’accorder le droit de nous appeler, moi et ton fils, qui n’en pouvait plus. Tu sais, ce qui était une saison difficile pour toi et moi était une éternité pour lui. Il ne comprenait pas. Il s’énervait. Il avait du mal à nous croire, sa mère et moi, quand on lui disait que tu allais pouvoir l’appeler bientôt et que tu ne l’avais pas oublié. Qu’un jour tu allais revenir.

Pendant cette longue attente je lui faisais faire des dessins pour se sentir près de toi. On te les envoyait par la poste et ça l'aidait un peu. Quant à moi, ça m’aidait de te donner rendez-vous à des moments précis pour qu’on puisse se retrouver tous les deux en pensée au même moment. Le samedi à 14h, par exemple, quand je déposais ton linge. En sortant de la prison je descendais le boulevard Arago et j’écoutais les voix des hommes à la promenade, en espérant entendre la tienne. Les dimanches soirs, on regardait Enquête Exclusive ensemble et on parlait des épisodes dans nos lettres du lundi. Une fois, j’ai dû éteindre la télé au milieu d’un reportage sur les prisonniers politiques en Russie, quand la femme d’un détenu a montré au journaliste le short de son mari, toujours posé sur la chaise de leur chambre. Ça m'a fait penser aux chaussures et aux montres que j’ai dû cacher après ton arrestation. C’était trop douloureux de les voir.

Je sais que les familles ne sont pas enfermées, mais sommes-nous libres pour autant ? Nos vies sont structurées, contraintes, marquées par les mêmes murs que ceux qui vous entourent. Tu m’as dit une fois que le temps semble s’arrêter pour les personnes à l'intérieur. A l'extérieur, il se coupe en deux. D’un côté, il y a le temps de la vie quotidienne, qui s’écoule vite et qui nous presse. Et de l’autre, il y a ce temps lent et répétitif que nous partageons avec vous à l’intérieur. C’est un équilibre à la fois lourd et délicat à tenir. On doit apprendre à suivre et survivre au courant de la vie (tenir nos obligations - ainsi que les vôtres - résister aux jugements, saisir les opportunités malgré tout) tout en restant à vos côtés dans cet hors-du-temps carcéral. Pour moi, c’est un peu comme si tu étais coincé sur un rocher au milieu de l’océan et que je devais nager en cercle autour pour ne pas être emportée vers le large. Il faut garder le courage et la tête hors de l'eau. J’essaie de rigoler avec toi et de parler des belles choses que nous ferons après, pour oublier tous les tours qu’il me reste à faire. 

Au début, la seule bouée au milieu de ces eaux était la médiatrice familiale qui m’avait reçue à la Santé au bout de quelques semaines. C’est toi qui l’avait contactée, dans l’espoir qu’elle nous aide à garder le lien malgré tout. J’avais enfin l’impression de ne plus être vue par “le système” comme une femme naïve, manipulée ou capricieuse, mais comme ta femme, en état de choc après ta disparition et en deuil de ma vie d’avant. L’autre grand moment, ça a été quand j’ai enfin pu te voir au parloir. Je tremblais d’émotion. Les parloirs passent vite, très vite - comment aller au fond des choses en 45 minutes ? - et prennent beaucoup de temps - presque deux heures sur place avec les mesures de sécurité. Mais à partir du moment où j’ai pu te serrer dans mes bras, mon corps a enfin compris que tu n’étais pas mort. Je ne sais pas comment l’exprimer autrement. C’était un profond soulagement. Je suis sortie du box avec un peu d’espoir, enfin et une bague en papier.

Je ne sais pas si c’est vrai, mais il paraît que dans cet ancien café rue Messier il y avait un slogan écrit au mur :  on est mieux ici qu’en face. Pour la plupart des clients du café, c’était une vérité.  Mais pour les mères, pères, frères et sœurs, enfants, compagnes et compagnons des détenus : on est mieux nulle part. On a beau nous “libérer” après les parloirs, nos coeurs retournent avec vous dans vos cellules. J’apprends à vivre avec cette peine comme d’autres vivent avec des problèmes de santé, d’argent ou de cœur. Je me répète que nous avons quand même de la chance, car tu ne resteras que 12 à 18 mois environ. C’est long pour un couple qui espérait fonder une famille, mais je garde l’espoir que ce rêve-là ne sera pas sacrifié sur l’autel de cette épreuve. Gardons les pieds sur terre, Billy et le dos droit.  Continuons à construire avec, autour et malgré ces murs.

Tiens bon – je suis fière de toi et je t’aime.

Mo

Ne ratez pas les prochaines frictions..!

A propos de l’auteur•e

Maureen Siegel
Plus de publications

Maureen Siegel vit et écrit à Paris. Elle est arrivée en France en 2005, après une enfance passée dans le Missouri et des études effectuées à Boston. Elle est également chanteuse du groupe NSDX.