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Histoires globales, voix locales

|| Métaphysique de Buenos Aires S2

La Dame à la cape rouge

Par Vivian Lofiego

Une femme mystérieuse fascine. Il se dit qu'elle a fait partie des mortels qui ont connu verbes et alphabets anciens.

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Il y a des nuits où l’on aperçoit à travers la fenêtre de la pièce principale, la dame à la cape rouge. Elle flotte au-dessus des arbres, solitaire et éthérée. Rêvons-nous d'elle, plongés dans un profond sommeil, ou se découpe-t-elle vraiment sur le paysage ?

Le vent souffle sans effort. Il la berce doucement et fait flotter sa cape comme un nuage. La cape en velours rouge enveloppe sa silhouette. Sa capuche abrite probablement un très beau visage. On ne devait pas regarder les objets qui se trouvaient sur son visage, un peu étranges : un talisman, un arrache-cœur, un thermomètre pour prendre sa fièvre de chimère. Elle porte également des couteaux à la lame fine, capables de couper en profondeur les couches épaisses et tendres de sa peau d’albâtre.

Personne ne parle, le souffle en suspension, par peur de briser cette image. On reste là, subjugués par la fantaisie de son pas ailé.

Sa silhouette, d’une grande beauté, défile comme une rangée de flamands roses dans un désert de sel. On dit qu’il y avait autrefois des déserts de sable doré, de sable blanc et de pierre. Là, des oiseaux allaient se baigner. Tels des danseuses,  ils allongeaient leurs fines pattes entre les blocs de granit épais du salpêtre blanc. Une fois réunis, ils révélaient à travers des pas de danse loufoques ce qu’ils avaient vu dans les endroits qu’ils avaient survolés. 

On s’endort à l’aube, mais dort-on vraiment ? On s’est arrêté d’émettre des idées, de penser et de grandir, ou peut-être que nous grandissons lentement, très lentement. Finie l’époque où l’on cavalait insouciants dans le jardin de Mars.

On ne possède pas de miroirs, ces objets qui semblent refléter ceux qui les regardent. Nous, on se reflète les uns les autres. Quand la dame à la cape rouge apparaît, on s’attarde sur les objets qu’elle porte sur elle. Des objets d’une autre époque. Ils se superposent et fusionnent, ne font qu’un sous l’illusion du regard. Parce qu’il semblerait que ce soit l’illusion qui projette la pensée quand elle regarde quelque chose. L’illusion est une perception erronée quand on ne sait pas ce qu’est « regarder ». 

Ce sont des pensées qui sont difficiles à concevoir chez nous. Je crois que nous ne pensons pas, mais voyons défiler des actions qui nous envoient des stimuli.  La réalité glisse ; elle est mouvante mais ne se fixe nulle part. Il semble qu’à l’époque de la dame à la cape rouge, tout était très différent. La sensation existait, l’expérience humaine passait par des réseaux élaborés et complexes. L’être humain souffrait quand il éprouvait une douleur, et souriait, en réaction à la satisfaction qu’il ressentait quand il éprouvait du plaisir. Ils avaient cet ancien verbe dans le langage des mortels : « aimer ». C’était manifestement un système complexe de sensations, où le plaisir, la douleur, la joie et la tristesse s’entremêlaient et rendaient les êtres dépendants les uns des autres. Ce qu’on appelle le « sentiment amoureux » était un événement très étrange qui dépendait de la chimie entre deux individus. Si une sorte d’étincelle ou de courant électrique survenait entre eux au moment où ils se rencontraient et se regardaient dans les yeux, alors leur sentiment serait réciproque. Il semble qu’elle ait constitué une notion universelle, partagée par toutes les cultures qui ont traversé différents courants et ont révéré des idoles ces individus immortalisés pour avoir changé le cours de l’histoire. 

Il fut un certain Mozart, un Bach et un autre dénommé Wagner, et on parlait souvent de son Tristan et Isolde : l’histoire tragique, d’après leur terminologie, de deux grands amants qui souffraient de leur impossibilité de « s'aimer ». 

Puis il y a les textes d’un docteur prénommé Lacan. Précédé par un neurologue du nom de Freud, créateur de la psychanalyse, Lacan définissait l’amour comme une chose référentielle à un objet, l’objet A, l’objet cause du « désir »

La dame en rouge était l’un de ces mortels qui avaient vécu le verbe ancien et le A majuscule. 

De même qu’ils ont connu « l’amour », ils ont connu son opposé, la « haine ». Mais on nous interdit tout ce qui s’y réfère. 

Nos maisons sont très spacieuses et possèdent d’immenses fenêtres, les jardins sont bleus et la végétation y est très délicate et rare. La pierre constitue le décor de la majeure partie de nos paysages. Nos meubles sont également faits de pierre et ceux qui règnent sur notre planète, quant à eux, possèdent des reliques d’anciens mortels, des meubles taillés dans du bois coloré, des tapis d’anciennes civilisations et des tableaux représentant d’énormes tournesols, ou encore de curieux portraits de femmes berçant un enfant avec un sourire mélancolique sur les lèvres. Certains illustrent des corps blancs nus, d’autres montrent des objets que je ne pourrais qualifier, du fait qu’on ne sait pas les reconnaître. 

Peu de gens savent qu’on peut voir la dame en rouge. On dit que, quand les êtres humains disparurent de la planète, l’un d’eux resta prisonnier dans le laboratoire du docteur Assimovich. Celui-ci voulait préserver cette espèce particulière d’individus prédominamment mélancoliques, irascibles, désordonnés, et qui dévastèrent leur propre habitat au fil des millénaires. Le terme « guerre » apparaît dans de nombreux livres. Le terme « paix », à l’inverse, très peu de fois. Mais nous avons retrouvé un livre qui réunit les deux mots, intitulé « Guerre et paix ». Serait-ce donc possible ? 

Assimovich voulait extraire l’âme de la dame à la cape rouge une substance invisible qui, avec le corps et la psyché, faisait partie de ces êtres. La dame, terrorisée, s’est enfuie sur cette planète, à la recherche de son amant : elle tenait à croire qu’il était vivant et comptait rester avec lui. Entre-temps, il semble y avoir eu de nombreux mouvements des planètes ; son amant perdu à tout jamais, elle erra longtemps avant de se dématérialiser. Elle était comme programmée à faire des mouvements perpétuels et personne ne pouvait l’arrêter dans son pèlerinage vers ces paysages gris, tristes, dépourvus de tout ce que pouvaient montrer les tableaux. Ces bouts de terre, appelés « nature » par ses civilisations d’antan, étaient dépouillés, arides, et dénués de toute vie. Ils hululaient derrière la femme qui se contentait de déambuler, éthérée et n’éprouvant plus la moindre émotion, enrobée dans sa cape en velours rouge et dotée de ces instruments qui avaient fini par la réduire à un être fantastique. 

Si nous la voyons, c’est parce que nous en avons appris sur la vie de ces anciens habitants de notre planète.  Il arrive qu’elle penche doucement sa tête enveloppée par la capuche de son manteau dans notre direction, comme si elle voulait nous saluer. À sa façon, elle s’adresse à nous. 

Nous avons pu étudier leurs langues dans leur diversité. Constituées de signes hermétiques pour la plupart, nous les considérons comme des alphabets, au nombre de centaines qui, malgré leur faible similitude, ont des sens identiques. Par exemple, ils appelaient « vie » l’existence, « mort » la fin de cette existence, « aliment » ce qu’ils mangeaient afin de pouvoir exister, « eau » un liquide qui, en se raréfiant, mena à l’assèchement des diverses natures. Ils possédaient également toute une série  de termes — « amour », « haine », « compassion », « pitié », « empathie », « douleur » — que nous avons mis du temps à identifier. On a appris qu’ils provenaient de sources plus anciennes, de certains « philosophes », « professeurs » ou « disciples ».  

Quand le vent souffle très fort, notre dame survole la maison, et sa cape s’emmêle alors qu’elle nous observe à travers l’arrache-cœur. Elle a sûrement vécu ici il y a longtemps.

Elle est tout ce qui reste de la civilisation passée, les autres n’ont pas survécu. On en a compris que le mot amour, objet A, avait fini par disparaître de leurs vies, et que l’anxiété les avait envahis au point que la planète se détruise, prenant sur son passage leurs alphabets, leurs couleurs, leurs saveurs... Et s’ensuit une liste de choses disparues très longue… Quant à elle, elle avait survécu.

Nous avons décidé de la laisser rester avec nous et de ne parler d’elle à personne d’autre. Un jour peut-être, qu’on parviendra à connaître son histoire en détail. Un jour peut-être qu’elle se figera pour devenir une de ces fleurs qui décoraient les jardins, de préférence une de ces espèces très rares du nom de « psyché », « papillon » ou « mariposa »

Ne ratez pas les prochaines frictions..!

A propos de l’auteur•e

Vivian Lofiego

Vivian Lofiego est une écrivaine et traductrice franco-argentine. Elle vit à Buenos Aires. Ses dernières publications : Le Sang des papillons. Ed. JCLattès (roman). La Vie secrète. Os de seiche (poésie). Denis Salas, Albert Camus : la juste révolte.  Ed. Jusbaires (traduction).

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