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Histórias globais, vozes locais

|| Métaphysique de Buenos Aires S2

Une belle vie

Diego López de Gomara

Dans un café de Buenos Aires, un homme et une femme se rencontrent par lectures interposées. Quel destin sera le leur ?

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Il aimait les portes battantes, aimait se servir du poids de son corps contre le panneau pour l'ouvrir et entrer. C'est bien pour cela qu’il avait choisi ce vieux bar de Buenos Aires, loin des mouvements de foule habituels.

Après avoir poussé le battant, il salua le serveur et regarda à côté de lui pour voir qui lui tenait compagnie – deux chats fous – en ce dimanche après-midi ensoleillé. Il alla s'asseoir à la table la plus éloignée possible des deux chats. Il ouvrit une petite pochette en cuir (il n'aimait pas avoir un livre entre les mains sans qu’il ne soit protégé) et il en sortit un roman de Stendhal, qu'il avait lu deux fois durant les années précédentes. C’était son cinquième roman du mois — il était à mi-chemin de son odyssée littéraire. Il n’entama son livre que lorsque le serveur lui tendit son café.

Il était absorbé dans sa lecture et les heures s’écoulaient paisiblement. La nuit commençait à tomber, et tandis que le ciel se teintait des reflets ocres du soleil couchant, l'endroit commença à se remplir. Il voulut se désaltérer et demanda un grand verre d'eau avec son deuxième café. En attendant, pendant un bref intermède hors de son univers littéraire, il se mit à observer ceux qui l’entouraient, et en quelques secondes, se retrouva au beau milieu d’un tourbillon de discussions passionnées mais sans illusions, ni rires ou silences. Il était le seul à ne pas être accompagné. Il n'y avait pas de sentiments mitigés à avoir à ce sujet, être un loup solitaire lui plaisait bien. Il baissa les yeux sur son roman. Ce faisant, comme par magie, comme s'il tirait des lapins d'un chapeau vide, il eut le sentiment d'accomplir quelque chose qui avait du sens et qui justifiait sa solitude. Lorsque le serveur revint avec son café, il écouta attentivement le son de sa propre voix.

« Merci. »

Se sentir écouté par quelqu'un et écouter lui-même sa voix, après avoir été plongé dans ses pensées des heures durant, et même si ce n'était qu'un simple mot de politesse élémentaire, le ramena un instant à la vie matérielle.

Juana poussa la porte battante avec difficulté. Elle jeta un regard rapide sur l’ensemble des tables du bar, puis sans quitter Juan des yeux, s'assit à une table aussi éloignée que possible de la sienne. Elle tâtonna à l’intérieur de son sac à main et en sortit un livre. Au milieu de l'agitation, elle se remit à la lecture de son sixième roman du mois, bientôt achevé.

Le bar tout entier, l'énergie vitale d'une cinquantaine de personnes — tous se voulant affirmer leurs opinions à voix haute — les séparait. Les conversations devenaient de plus en plus animées, les serveurs semblaient plus occupés que jamais. Toute l’ébullition de la vie remplissait ces quelques mètres carrés, et personne ne remarqua les deux lecteurs discrets. 

Cependant, au milieu des personnages imaginaires que leur lecture évoquait, deux nouveaux personnages se présentaient : Juan pensait à Juana, et Juana pensait à Juan.

Après s'être sentie accompagnée à distance deux heures durant, Juana posa délicatement ses lunettes sur le livre qu'elle lisait, se leva et se dirigea vers les toilettes. L’espace d’un instant qui leur parut durer une éternité, les regards se croisèrent. Elle revint, paya sa note et partit. 

Juan était à nouveau le seul lecteur de la salle. Il revint à son état initial, qui était considérablement différent de ce qu'il venait de vivre pendant ces quelques heures, mais son apparence resta la même. Bien que personne ne l'attendait chez lui et qu’il ne lui restait que quelques pages avant la fin de son Stendhal, ses yeux avaient perdu leur expression déterminée et leur enthousiasme. Il paya ses quatre cafés et il partit à son tour.

Lors de la semaine qui suivit, et pour la première fois depuis des années, aucun des deux ne s’approcha d'un livre. Rien ne pouvait les perturber ; ils ne prêtaient  pas attention aux soulèvements politiques et économiques (pourtant très fréquents) que connaissait leur pays, ni à l’agitation qui troublait le monde. Des millions de personnes se passaient les mêmes chaînes de télévision en boucle, des heures d’affilée — toute poésie avait été écartée de leurs vies et une incapacité à se réjouir s’était installée. Au milieu de ce défilement d’images, ils réussissaient quant à eux à trouver du répit. Ne parvenant pas à lire sur son temps libre, lui allait au cinéma, observait, avec peu d'intérêt, les vitrines des magasins et faisait de longues promenades. Ne parvenant pas non plus à lire sur son temps libre, elle allait également au cinéma, observait les vitrines des magasins avec un certain intérêt et faisait des petites promenades. Leurs métiers routiniers avaient été choisis délibérément et étaient un moyen de subvenir à leurs besoins, plutôt que de faire l'expérience de ce qu’il y a d’essentiel dans la vie. 

Le dimanche suivant, Juan arriva au bar une heure plus tôt que d'habitude. Il poussa la porte battante avec enthousiasme et une démarche de danseur. Il salua le serveur, s'assit à la même table que la fois dernière (il était le seul client) et s’adonna à la lecture des dernières pages du Stendhal. Il commença ensuite à lire un roman transmoderne dépourvu de toute grammaire, thème ou personnage, et qui n’avait ni début ni fin. Il était persuadé qu'elle viendrait. 

Juana ne se lassait pas de son petit studio et les quelques fleurs qu'elle avait achetées le rendait très agréable. Dans l'espoir de revoir Juan, elle poussa la porte battante du bar, quelques heures plus tôt que le dimanche précédent. Tous deux solitaires, leurs regards se croisèrent, dans ce petit coin calme, en un autre après-midi ensoleillé. Juan faillit lui parler, mais décida de s'abstenir. Après un court moment de réflexion, c’était, lui semblait-il, ce qui était préférable. Une fois encore, Juana s'assit à la table la plus éloignée de la sienne.

Ils lurent pendant des heures, pleinement conscients de la présence de l'autre. La lecture était intense, chargée d’une émotion particulière. Dans leurs petits mondes intérieurs, ils riaient, détestaient et aimaient. À la tombée de la nuit, ils se levèrent et s'en allèrent, à seulement un quart d'heure d'intervalle. Ils échangèrent un regard, alors qu'elle enroulait un foulard autour de son cou de Modigliani, qui pour tous les deux voulait dire « jusqu'à la prochaine fois ". C'est ainsi que s'établit un pacte de complicité à distance.

Au cours d’une longue période, tout au long des quatre saisons, aucun des deux ne manqua un dimanche. Ils ne se parlaient jamais, mais avaient de brefs échanges visuels du coin des yeux, ils ajustaient les délais et déterminaient les heures de rencontre et de fin. Parfois, Juan quittait le bar dans son sillage, alors que la porte qu'elle avait poussée tournait encore. Cela se produisait le plus souvent lorsque la porte avait été récemment lubrifiée, ce qui rendait ses rouages très sensibles et supprimait presque les frottements.

Il était le seul à savoir qu'elle fumait beaucoup. Il la voyait arriver avec une cigarette et en sortir une en partant. Il était le seul à savoir qu'elle était accro au café. Le reste de la semaine, la réalité de la vie n'était qu'un tunnel entre des moments qui importaient vraiment. Ils n'espéraient pas grand-chose de plus de cette époque ; ils n'avaient aucune attente pour ainsi éviter toute déception. Au contraire, ils appréciaient ce temps qui leur semblait oisif mais qui toutefois les réunissait au même endroit. En dehors de leurs heures de travail, ils aimaient se perdre dans les rues. Les chemins et les traces qu'ils laissaient dans la ville ne s’accordaient généralement pas. C’était parfois le cas, mais Juana aimait marcher le matin et Juan en fin d'après-midi. Elle était une alouette et lui un oiseau de nuit. Ils n’avaient pas conscience de cette différence.

Lors de moments de crise et de mélancolie profonde, Juan se demandait parfois si Juana était consciente de son existence, s’apercevait vraiment de sa présence, savait qu’ils partageaient une relation intense et passionnée qui avait donné du sens à sa vie. De son côté, Juana se posait les mêmes questions.

Un jour, Juan était en proie à une attente, projeté par son propre destin, dirait-on ; il était seul dans le bar, et elle ne se manifesta pas. Durant tout l'après-midi, il demeura là, et de temps à autre jetait des coups d'œil vers la porte. Il avait bu une quantité de café inimaginable, et peinait à lire une seule page. Sa semaine avait été mouvementée, et son seul instant de répit provenait du vide qui s’en était créé. Pour la première et unique fois, il se mit à raconter son histoire à quelqu'un. Il se sentit mal d'avoir brisé son secret — un secret dont, par ailleurs, un interlocuteur passager ne se souciait pas plus que cela. Le dimanche suivant, la situation se répéta, si ce n’est avec une légère différence. Il l’avait attendue des heures en ce jour pluvieux, et le bar, qui avait attiré plus de clients que jamais, commençait à se vider. C’est alors qu’un homme très âgé, vêtu d’un imperméable bleu passa devant lui, et Juan crut l'entendre dire : « Ne t'inquiète pas, elle a quelque chose d'important à faire, mais elle ne va pas tarder. " Ne sachant pas s’il avait bien entendu ou s'il s'agissait seulement de l’expression de ses désirs, il opta pour la première possibilité et se sentit plus apaisé. 

Près d'un an plus tard, la porte tourna très lentement et Juana apparut. Elle avait changé de couleur de cheveux, ils étaient plus courts, et elle était habillée différemment. Leurs regards se croisèrent, et comme auparavant, elle s'assit à la table la plus éloignée de celle de Juan. Pendant un bref instant, Juan ne fut pas certain que c’était elle, mais quand elle sortit un livre de sa poche, il la reconnut à ses gestes délicats, les mêmes qu’auparavant.

Après ce jour, rien ne changea pour autant la relation qu’ils avaient déjà établie, encore moins le temps. Pendant toutes ces années, Juan avait envisagé de parler à Juana, à plusieurs reprises. De la même manière, Juana avait hésité tant de fois à parler à Juan. Toutefois, tous deux étaient ravis de leur situation ; ils n’auraient pas pu emprunter un chemin différent — du moins, c’est ce qu’ils pensaient. Les théories et les avis de ceux qui disent que dans la vie, il faut prendre des risques, essayer, tester, s'engager, et s'accrocher avec fermeté et visibilité à ce que l’on désire, n'étaient que des opinions parmi d’autres, ni plus ni moins précieuses que la leur. 

Pour Juan et Juana, ce qu'ils avaient leur suffisait amplement, c’était même plus qu’assez. Pour Juan, Juana était cette autre lectrice. Elle représentait l'univers en entier, sur lequel était fondée toute sa vie à lui, ainsi que ses histoires et les récits qu'il avait lus. Elle l'accompagnait dans son odyssée. Il naviguait accompagné, et la femme, loin de symboliser la mort, était le voyage-même et non une fin. Comme toujours, de manière symétrique, Juan signifiait la même chose pour Juana.

Un jour, après la première pandémie qui avait accablé l'humanité et les avaient empêchés de se voir pendant plusieurs mois – bien qu'ils aient passé ce temps à lire chez eux chacun de leur côté en étant certain que l'autre faisait de même – Juan retourna au café. Il se rendit compte qu'elle avait pris de l’âge, que des années s’étaient écoulées et qu’ils devaient se trouver désormais à mi-chemin de cette histoire qu’ils avaient créée ensemble. Il devrait partir sans se presser et penser à un dénouement.

Durant les années suivantes, le monde suivit son cours. Une seule chose dans le scénario prit une tournure différente : un nouveau bar ouvrit à trois pâtés de maisons du vieux bar, qui lui, avait dû fermer ses portes par manque de clientèle. Sa porte battante leur manquait, mais le nouvel endroit avait des éléments architecturaux très séduisants. Quoi qu’il en soit, ce fut pour eux une période de confusion profonde, de changements importants dans leur manière de penser, de ressentir et de concevoir la vie, mais jamais dans leur manière d'agir, qui elle resta la même

Une exception rare se présenta lors de la deuxième vague de la pandémie. Ils s’étaient retrouvés à plusieurs occasions autour d’un café, debout à l’extérieur du bar. Juan s’efforçait de lire. Pas Juana, et elle tirait un sourire affectueux en le voyant essayer. C’était la première fois que l’un pouvait apercevoir ce que l’autre lisait. L’activité de lire était, plus que le sujet de leurs livres, ce qui les avait reliés jusqu'alors. Juan parcourait un livre sur l’expérimentation de la double-fente de Young, tandis que Juana en lisait un à la couverture bleu foncé sur le Soufisme. Tous deux étaient devenus de grands connaisseurs du sujet de l’un et de l’autre, pour les avoir longuement explorés par la suite. Juana avait eu l’occasion d’examiner de plus près l’expérience à laquelle s’était intéressé Juan, et de s’en faire une idée, qu’elle était sans doute la plus belle et la plus disloquée de toute l'histoire de la science. En plus, elle aboutissait à la plus intéressante des conclusions qui soient : selon Young, l'observateur crée et définit l'objet observé. L'objet existe à peine, car il est presque illusoire sans le regard de celui qui l’observe. Juan, quant à lui, comprit que dans le Soufisme, les lois ou les normes doivent être écartées au profit de la recherche de l'absolu. Les adeptes refusent de posséder ou d’être possédés et c’est sans doute pourquoi ils ont été autant persécutés.

À la fin de la deuxième pandémie, il était plus difficile de se procurer des livres en papier. Les librairies ouvertes au public avaient pratiquement disparu et n’avaient jamais vraiment fait usage des moyens de vente électronique. Juan et Juana avaient chacun des amis qui souhaitaient leur faire don de leur bibliothèque. Le papier était devenu un matériau douteux. Ainsi s’écoulèrent les années, sans bruit et de manière insignifiante...

Un jour, Juan se leva tôt. Il avait mal dormi et se sentait épuisé. Les médicaments qu'il consommait d’ordinaire ne faisaient pas effets comme d'habitude. Il prit une douche et se prépara un petit déjeuner copieux. Ce n’était pas dans ses habitudes, mais il ressentait le besoin de puiser sa motivation d'une force extérieure. Il avait bien réfléchi à la manière dont cette journée se déroulerait, sans pour autant en faire une obsession. Advienne que pourra. Il avait pris sa décision et le moment était venu. Il lança un coup d'œil à travers la fenêtre et contempla les nuages changer de forme pendant un moment. Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé, mais il savait qu'elle y serait, à l’heure qu’il était. Il enfila une veste chic et parcourut les sept pâtés de maisons habituels.

Il ouvrit la porte et la regarda fixement. Elle détourna le regard, mais lorsqu'elle leva les yeux, il la regardait toujours. Alors elle se dirigea vers lui, saisit une chaise et s'assit à côté de lui. Il lui raconta qui il était, lui partagea tout de sa vie et de ses goûts, ainsi que ce qu'elle avait représenté pour lui. Ils discutèrent tout au long de l'après-midi jusqu’au bout de la nuit. A l’heure où l'aube pointait, il la remercia de tout cœur, et elle lui rendit la pareille. 

« C'était une belle vie » prononcèrent-ils tous deux. 

À ces mots, ils se dirent au revoir pour la dernière fois.

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Sobre o autor

Diego López de Gomara

Diego López de Gomara est né à Buenos Aires. Il est psychiatre et psychanalyste. Il a publié, entre autres, les romans Patria paria (Grupo editor latinoamericano) et La mujer escrita (Grupo editor latinoamericano).

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