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|| Toutes identités confondues S2

Naturalisation : une étape sur le parcours sinueux de la double identité

Eva Tapiero

Eva Tapiero

Comment un si petit bout de papier — une carte d'identité — peut-il avoir autant d'impact sur une vie, une identité ? Qu'est-ce que cela représente, et qu'est-ce que cela change, au fond, pour les 40 000 personnes qui se font naturaliser en France chaque année ?

C’est une petite carte plastifiée. À gauche, la photo. Sans lunettes, sans sourire. Tout en haut, bien en évidence, la mention « République Française » permet la reconnaissance d’une appartenance. Certains ne savent plus comment ils ont obtenu leur première carte d’identité française. D’autres, ont passé des années à courir après ce sésame qui changera, quoi qu’il arrive, un pan de leur vie. 

En 2019, 49 671 personnes sont devenues françaises par naturalisation, en 2020, 41 927. C’est une des façons d’acquérir la nationalité, par opposition à l’accès à la nationalité par déclaration, par exemple dans les cas de mariage avec une personne française. C’est également sans compter l’acquisition par déclaration anticipée qui concerne les mineurs de plus de 16 ans. 

On peut sans doute penser que l’addition d’une nationalité et un passeport flambant neuf sont des événements sinon légers, en tout cas positifs. Ce qui se joue en arrière-plan, c’est un combat d’identité, une tension psychique pour aimer, vivre et jouir d’une double culture dont la naturalisation n’est qu’une étape. 

Ce processus, commencé bien avant, cache aussi des réalités différentes. La violence des parcours individuels de personnes réfugiées en France ou de celles qui sont parties, sans billet, sans visa, mais avec un espoir, ne peut être comparée au chemin, bien que douloureux et chaotique, des exilés arrivés sur le territoire dans une forme de stabilité administrative. C’est au récit de la construction de l’identité de ces derniers que nous nous intéressons. 

Une terre d’accueil hostile 

Des experts, le plus souvent psychologues ou psychiatres, catégorisent les comportements des exilés afin de mieux comprendre leurs troubles ou leurs cheminements : assimilation, intégration, rejet, marginalisation... Cette mise en cases n’est pas la façon de voir les choses de Sevan Minassian, pédopsychiatre à l’AP-HP. « Les comportements des personnes en situation de migration ne peuvent se lire seuls, comme détachés du reste. Ils sont le reflet et la conséquence de ce que l’extérieur leur promet ou leur fait subir. » 

À 10 ans, Lotfi entre dans le cabinet d’un dermatologue en Algérie. Le diagnostic : psoriasis. Le médecin essaye d’en comprendre l’origine et questionne l’enfant « Peut-être que tu as des problèmes, tu réfléchis beaucoup ? », « Oui, je veux aller vivre en France » lance l’enfant. Comme lui, Victoria, Argentine, rêvait de France, « une exception au niveau mondial sur les métiers de la culture. Le pays de Simone de Beauvoir, de l’avortement légal. » 

Tous les deux ont dû ajuster l’image qu’ils se faisaient de la France au réel qu’ils avaient devant les yeux en arrivant. Cette déception s’inscrit dans une liste de violences qui nourrissent la difficulté à vivre en harmonie sur le nouveau territoire : barrière de la langue, diplômes non reconnus, culture d’origine non valorisée etc. Bref, un État pas vraiment accueillant qui met néanmoins la pression pour que les nouveaux arrivants se fondent dans la société française ou, selon l’expression consacrée, « s’assimilent ». 

Élevée dans un milieu francophone au Maroc et maîtrisant parfaitement la langue française, Kenza, arrivée en France dès ses 18 ans, pensait avoir les codes. Pourtant, on lui a rapidement et régulièrement fait comprendre que ce n’étaient pas les bons. « On te dit que t’as un accent, tu te fais corriger sur ce bagage supposé être homogène et en réalité c'est faux. Les autres pays francophones ont par exemple inventé de nouveaux mots. » Si la jeune femme rejette cette « vision rigide de la culture française », elle admet avoir un temps été complexée, « on se dit c’est leur langue à eux donc ils savent mieux, mais c’est faux, on est aussi légitimes. » 

La demande de naturalisation est en soi une difficulté du parcours. Pour beaucoup, il s’agit d’une nécessité pour commencer à vivre dans une forme de tranquillité. Avec un simple visa, qu’il faut donc renouveler, « on est sur un siège éjectable. On ne sait jamais si on peut être certain de continuer à vivre ici » dit Lotfi. Victoria est encore plus directe : « J’en avais besoin pour la vie. La vie de quelqu’un qui n’a pas de passeport européen est difficile. On est doublement étranger en étant extra communautaire, des citoyens de seconde catégorie et ça entrave la vie. » 

Dans cette micro communauté des candidats à la naturalisation française, l'entraide fonctionne. Le bleu, le blanc et le rouge s’affichent en couverture du groupe Facebook dédié. Sur la page, on ne compte plus les occurrences des mots fierté et bonheur. Et l’on comprend aisément le soulagement de celles et ceux qui feront, une fois leur nom apparu dans le Journal officiel, leur « REX » (retour d’expérience) tant le chemin est long et parsemé d’embûches. Outre les piles de documents et autres dossiers à demander, envoyer, transmettre, il faut également passer un entretien : les questions portent sur le parcours mais encore l’histoire de France, sa géographie, son système politique etc. 

Mara est l’une des modératrices du groupe. Arrivée à 18 ans des États-Unis pour faire ses études, elle est en France depuis 23 ans et est enfin devenue française en 2019. « C’est un grand moment quand vous lisez les REX. Il faut être un étranger quelque part pour comprendre à quel point c’est important. Si on a jamais quitté un territoire on ne peut jamais comprendre. Ce n’est pas facile de quitter son pays. Les gens ne se rendent pas compte. Même pour moi qui étais dans une situation facile, c'était quand même très dur. Faire le choix de rester, c’est la marque d’une personne de caractère, courageuse, pas de quelqu’un qui veut profiter. » 

Des histoires singulières

Car pour arriver quelque part il faut d’abord partir. « Toute migration est une perte, c’est une séparation de certaines choses qui font partie de soi » explique le pédopsychiatre. Mais il estime que c’est aussi dans ce deuil qu’il y a une possibilité de se construire, en s'attachant à « d'autres lieux, d’autres possibles et d’autres parts d’identité. S’il n’y avait pas cette perte là, on irait pas à s’attacher à autre chose. » La psychologue Judith Stern rattache cette perte à la notion de nostalgie. Pour elle aussi, ce sentiment lié à la migration est « vital à la construction de sa double identité ».

Après cette série d’obstacles extérieurs, vit-on mieux, vit-on plus apaisés, une fois le sésame obtenu ? « Subjectivement le fait de devenir français peut soulager sur le plan de l’assise. On n’est plus en suspens. Mais ça interroge : au-delà de ce papier, que fait-on de ce qu’on a été ? La tension qui n’est alors plus entre les autres et nous mais entre nous et nous-mêmes » répond Sevan Minassian. Encore une fois, tout dépend de son histoire personnelle, et de l’histoire du pays d’origine avec la France. Pour Gaia Barbieri, docteure en psychologie et psychologue clinicienne, il est clair que venir d’un ancien pays colonisé par la France a une incidence, « cela peut créer un conflit psychique très fort. » Selon les dernières données d’Eurostat, toute procédure confondue, la nationalité française a été accordée à 14 % à des Marocains, 13,5 % à des Algériens et 6 % à des Tunisiens.

Encore aujourd’hui, après 15 ans de résidence, Kenza a du mal à dire qu’elle est française. « J’ai toujours eu l’impression que c’était comme demander un engagement ultime avec quelqu’un qui ne veut pas s’engager avec toi » ironise-t-elle. La trentenaire a célébré sa nouvelle nationalité, souhaitant « marquer le coup », mais l’ambivalence de ses sentiments l’ont poussé vers une version décalée. Alors, elle a fait la fête à grand renfort de bleu, blanc, rouge, marinières et autres stéréotypes. 

Lotfi, lui, semble plus à l’aise, il décrit une forme de logique restaurée, « avant il y avait un décalage entre le fait de faire partie d’un endroit, d’y travailler, de contribuer à la société mais de ne pas pouvoir vraiment le dire. » Il décline sans problème sa nationalité, sauf à l’étranger car « certains pays ont une conception ethnique de ce que c’est être français. » Une chose l’ennuie quand même « un truc qui a modelé ma vie ici. Je me dois d’être le Nord Africain parfait. Je ne peux pas me permettre un mauvais comportement, la moindre incivilité, qui contribueraient au racisme. » En intégrant le racisme qui sévit en France, il met sur ses épaules la pression d’avoir un comportement irréprochable. 

Parfois, c’est un événement extérieur qui vient bousculer les représentations de leur attachement. Mara a « ressenti très fort être française et non plus seulement parisienne lors des attentats de 2015 », puis c’est en faisant la démarche de naturalisation qu’elle a finalement « réalisé » qu’elle était « un peu française. » Malgré les difficultés, elle semble se faire facilement à la double culture. Est-ce parce qu’elle en est elle-même le produit ? Sa voix claire laisse percevoir un accent américain qui ne permet pas d’y déceler une origine plus lointaine, mais son père, de nationalité serbe, est devenu citoyen américain après 25 ans sur le territoire. Elle se souvient de la joie et de la fête.

La relation de Victoria avec la France est beaucoup plus tumultueuse. Elle avoue ne pas avoir encore totalement atteint une forme d’équilibre et parle d’une « victoire aigre douce ». On décèle pourtant chez elle un amour, même une passion. Elle liste les choses qu’elle aime ici avec force, « l’ouverture d’esprit, les sciences humaines, la culture, la nourriture et le système d’aides sociales. » Peut-être est-ce aussi parce que l’histoire singulière de Victoria est celle d’un lien transgénérationnel. Celle qui compte faire don de la documentation de ses grands-parents juifs au musée de la Shoah se vit comme « une juive européenne rentrant en Europe ». Elle raconte avoir pu « devenir pleinement juive » ici. 

Finalement, la docteure en psychologie sociale et autrice de Psychologie interculturelle Ingrid Plivard décrit dans cette quête d’équilibre un processus dynamique qui passe par des phases différentes et qui prend du temps. « L’esprit humain est très inventif quand il s'agit de s'adapter. Les gens arrivent à opérer des mélanges entre univers culturels et faire des ponts. » Quelles que soient leurs histoires, tous les témoignages, lus ou recueillis, font état d’un attachement profond à la France et à la vie de la cité avec notamment l’envie citoyenne de participer aux prochaines élections, que la plupart redoutent. C’est aussi ça être un·e nouveau·elle Français·e, vivre avec la peur que ce ne soit pas pour toujours. 

C’est une petite carte plastifiée. À gauche, la photo. Sans lunettes, sans sourire. Tout en haut, bien en évidence, la mention « République Française » permet la reconnaissance d’une appartenance. Certains ne savent plus comment ils ont obtenu leur première carte d’identité française. D’autres, ont passé des années à courir après ce sésame qui changera, quoi qu’il arrive, un pan de leur vie. 

En 2019, 49 671 personnes sont devenues françaises par naturalisation, en 2020, 41 927. C’est une des façons d’acquérir la nationalité, par opposition à l’accès à la nationalité par déclaration, par exemple dans les cas de mariage avec une personne française. C’est également sans compter l’acquisition par déclaration anticipée qui concerne les mineurs de plus de 16 ans. 

On peut sans doute penser que l’addition d’une nationalité et un passeport flambant neuf sont des événements sinon légers, en tout cas positifs. Ce qui se joue en arrière-plan, c’est un combat d’identité, une tension psychique pour aimer, vivre et jouir d’une double culture dont la naturalisation n’est qu’une étape. 

Ce processus, commencé bien avant, cache aussi des réalités différentes. La violence des parcours individuels de personnes réfugiées en France ou de celles qui sont parties, sans billet, sans visa, mais avec un espoir, ne peut être comparée au chemin, bien que douloureux et chaotique, des exilés arrivés sur le territoire dans une forme de stabilité administrative. C’est au récit de la construction de l’identité de ces derniers que nous nous intéressons. 

Une terre d’accueil hostile 

Des experts, le plus souvent psychologues ou psychiatres, catégorisent les comportements des exilés afin de mieux comprendre leurs troubles ou leurs cheminements : assimilation, intégration, rejet, marginalisation... Cette mise en cases n’est pas la façon de voir les choses de Sevan Minassian, pédopsychiatre à l’AP-HP. « Les comportements des personnes en situation de migration ne peuvent se lire seuls, comme détachés du reste. Ils sont le reflet et la conséquence de ce que l’extérieur leur promet ou leur fait subir. » 

À 10 ans, Lotfi entre dans le cabinet d’un dermatologue en Algérie. Le diagnostic : psoriasis. Le médecin essaye d’en comprendre l’origine et questionne l’enfant « Peut-être que tu as des problèmes, tu réfléchis beaucoup ? », « Oui, je veux aller vivre en France » lance l’enfant. Comme lui, Victoria, Argentine, rêvait de France, « une exception au niveau mondial sur les métiers de la culture. Le pays de Simone de Beauvoir, de l’avortement légal. » 

Tous les deux ont dû ajuster l’image qu’ils se faisaient de la France au réel qu’ils avaient devant les yeux en arrivant. Cette déception s’inscrit dans une liste de violences qui nourrissent la difficulté à vivre en harmonie sur le nouveau territoire : barrière de la langue, diplômes non reconnus, culture d’origine non valorisée etc. Bref, un État pas vraiment accueillant qui met néanmoins la pression pour que les nouveaux arrivants se fondent dans la société française ou, selon l’expression consacrée, « s’assimilent ». 

Élevée dans un milieu francophone au Maroc et maîtrisant parfaitement la langue française, Kenza, arrivée en France dès ses 18 ans, pensait avoir les codes. Pourtant, on lui a rapidement et régulièrement fait comprendre que ce n’étaient pas les bons. « On te dit que t’as un accent, tu te fais corriger sur ce bagage supposé être homogène et en réalité c'est faux. Les autres pays francophones ont par exemple inventé de nouveaux mots. » Si la jeune femme rejette cette « vision rigide de la culture française », elle admet avoir un temps été complexée, « on se dit c’est leur langue à eux donc ils savent mieux, mais c’est faux, on est aussi légitimes. » 

La demande de naturalisation est en soi une difficulté du parcours. Pour beaucoup, il s’agit d’une nécessité pour commencer à vivre dans une forme de tranquillité. Avec un simple visa, qu’il faut donc renouveler, « on est sur un siège éjectable. On ne sait jamais si on peut être certain de continuer à vivre ici » dit Lotfi. Victoria est encore plus directe : « J’en avais besoin pour la vie. La vie de quelqu’un qui n’a pas de passeport européen est difficile. On est doublement étranger en étant extra communautaire, des citoyens de seconde catégorie et ça entrave la vie. » 

Dans cette micro communauté des candidats à la naturalisation française, l'entraide fonctionne. Le bleu, le blanc et le rouge s’affichent en couverture du groupe Facebook dédié. Sur la page, on ne compte plus les occurrences des mots fierté et bonheur. Et l’on comprend aisément le soulagement de celles et ceux qui feront, une fois leur nom apparu dans le Journal officiel, leur « REX » (retour d’expérience) tant le chemin est long et parsemé d’embûches. Outre les piles de documents et autres dossiers à demander, envoyer, transmettre, il faut également passer un entretien : les questions portent sur le parcours mais encore l’histoire de France, sa géographie, son système politique etc. 

Mara est l’une des modératrices du groupe. Arrivée à 18 ans des États-Unis pour faire ses études, elle est en France depuis 23 ans et est enfin devenue française en 2019. « C’est un grand moment quand vous lisez les REX. Il faut être un étranger quelque part pour comprendre à quel point c’est important. Si on a jamais quitté un territoire on ne peut jamais comprendre. Ce n’est pas facile de quitter son pays. Les gens ne se rendent pas compte. Même pour moi qui étais dans une situation facile, c'était quand même très dur. Faire le choix de rester, c’est la marque d’une personne de caractère, courageuse, pas de quelqu’un qui veut profiter. » 

Des histoires singulières

Car pour arriver quelque part il faut d’abord partir. « Toute migration est une perte, c’est une séparation de certaines choses qui font partie de soi » explique le pédopsychiatre. Mais il estime que c’est aussi dans ce deuil qu’il y a une possibilité de se construire, en s'attachant à « d'autres lieux, d’autres possibles et d’autres parts d’identité. S’il n’y avait pas cette perte là, on irait pas à s’attacher à autre chose. » La psychologue Judith Stern rattache cette perte à la notion de nostalgie. Pour elle aussi, ce sentiment lié à la migration est « vital à la construction de sa double identité ».

Après cette série d’obstacles extérieurs, vit-on mieux, vit-on plus apaisés, une fois le sésame obtenu ? « Subjectivement le fait de devenir français peut soulager sur le plan de l’assise. On n’est plus en suspens. Mais ça interroge : au-delà de ce papier, que fait-on de ce qu’on a été ? La tension qui n’est alors plus entre les autres et nous mais entre nous et nous-mêmes » répond Sevan Minassian. Encore une fois, tout dépend de son histoire personnelle, et de l’histoire du pays d’origine avec la France. Pour Gaia Barbieri, docteure en psychologie et psychologue clinicienne, il est clair que venir d’un ancien pays colonisé par la France a une incidence, « cela peut créer un conflit psychique très fort. » Selon les dernières données d’Eurostat, toute procédure confondue, la nationalité française a été accordée à 14 % à des Marocains, 13,5 % à des Algériens et 6 % à des Tunisiens.

Encore aujourd’hui, après 15 ans de résidence, Kenza a du mal à dire qu’elle est française. « J’ai toujours eu l’impression que c’était comme demander un engagement ultime avec quelqu’un qui ne veut pas s’engager avec toi » ironise-t-elle. La trentenaire a célébré sa nouvelle nationalité, souhaitant « marquer le coup », mais l’ambivalence de ses sentiments l’ont poussé vers une version décalée. Alors, elle a fait la fête à grand renfort de bleu, blanc, rouge, marinières et autres stéréotypes. 

Lotfi, lui, semble plus à l’aise, il décrit une forme de logique restaurée, « avant il y avait un décalage entre le fait de faire partie d’un endroit, d’y travailler, de contribuer à la société mais de ne pas pouvoir vraiment le dire. » Il décline sans problème sa nationalité, sauf à l’étranger car « certains pays ont une conception ethnique de ce que c’est être français. » Une chose l’ennuie quand même « un truc qui a modelé ma vie ici. Je me dois d’être le Nord Africain parfait. Je ne peux pas me permettre un mauvais comportement, la moindre incivilité, qui contribueraient au racisme. » En intégrant le racisme qui sévit en France, il met sur ses épaules la pression d’avoir un comportement irréprochable. 

Parfois, c’est un événement extérieur qui vient bousculer les représentations de leur attachement. Mara a « ressenti très fort être française et non plus seulement parisienne lors des attentats de 2015 », puis c’est en faisant la démarche de naturalisation qu’elle a finalement « réalisé » qu’elle était « un peu française. » Malgré les difficultés, elle semble se faire facilement à la double culture. Est-ce parce qu’elle en est elle-même le produit ? Sa voix claire laisse percevoir un accent américain qui ne permet pas d’y déceler une origine plus lointaine, mais son père, de nationalité serbe, est devenu citoyen américain après 25 ans sur le territoire. Elle se souvient de la joie et de la fête.

La relation de Victoria avec la France est beaucoup plus tumultueuse. Elle avoue ne pas avoir encore totalement atteint une forme d’équilibre et parle d’une « victoire aigre douce ». On décèle pourtant chez elle un amour, même une passion. Elle liste les choses qu’elle aime ici avec force, « l’ouverture d’esprit, les sciences humaines, la culture, la nourriture et le système d’aides sociales. » Peut-être est-ce aussi parce que l’histoire singulière de Victoria est celle d’un lien transgénérationnel. Celle qui compte faire don de la documentation de ses grands-parents juifs au musée de la Shoah se vit comme « une juive européenne rentrant en Europe ». Elle raconte avoir pu « devenir pleinement juive » ici. 

Finalement, la docteure en psychologie sociale et autrice de Psychologie interculturelle Ingrid Plivard décrit dans cette quête d’équilibre un processus dynamique qui passe par des phases différentes et qui prend du temps. « L’esprit humain est très inventif quand il s'agit de s'adapter. Les gens arrivent à opérer des mélanges entre univers culturels et faire des ponts. » Quelles que soient leurs histoires, tous les témoignages, lus ou recueillis, font état d’un attachement profond à la France et à la vie de la cité avec notamment l’envie citoyenne de participer aux prochaines élections, que la plupart redoutent. C’est aussi ça être un·e nouveau·elle Français·e, vivre avec la peur que ce ne soit pas pour toujours. 

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Sobre o autor

Eva Tapiero
Eva Tapiero
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Née d'un père aux origines juives algériennes et marocaines et d’une mère française, Eva est très attachée à la fois à son Limousin natal et à l'Afrique du Nord. Elle est journaliste, autrice et réalisatrice. Son travail se concentre sur les cultures juives et arabo-musulmanes d'ici et d'ailleurs, l'exil et l'immigration, les révoltes, l'identité, l'amour, les violences intra-familiales, les femmes et l'enfance.