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Poisson d’avril

|| RESTE LOIN SI TU M'AIMES

Poisson d'avril

Par Abe Schwartz

Karen en a déjà vaincu des maladies ! Alors ce n'est pas un petit virus chinois de rien du tout qui va lui faire peur. Surtout avec un président aussi fort que Donald Trump.

 

Être malade à l'hôpital, c’est la pire poisse au monde. Bon sang, j'avais même prévu un poisson d’avril et tout le toutim. J’allais enfiler le costume de gorille que j'avais acheté au travail et faire peur aux garçons quand ils rentreraient de l'école. Mais ils n'ont pas eu école depuis des semaines à cause du virus. Au lieu de ça, ils sont restés les fesses posées sur le canapé, à se goinfrer et à jouer à Madden sur Xbox. Ils ne suivent pas leurs cours sur Zoom.

En 43 ans, je n’avais jamais été sous respirateur. Je ressemble à un genre de Dark Vador qui aurait été allongé et shooté aux antidouleurs. En fait, ce sont des analgésiques plutôt doux, et ça part direct dans le bras par cette intraveineuse, là. Je n'ai rien à faire. J’ai du mal à savoir quelle part j’ai dans ma respiration — et quelle part revient à la machine qui me remplit avec la Force.

Je toussais tellement fort tout à l’heure. J'avais l'impression qu'une petite personne était assise sur ma poitrine, creusant dans mes poumons avec ses petites fesses. Je suis contente d'avoir arrêté de tousser. Des quintes de toux pareil remontent à mes années lycée quand on fumait de l'herbe dans des cannettes de soda. Cette toux-là était marrante.

C'est Tad et les garçons sur l'iPad de l'infirmière ! Ils sont tellement beaux. Si seulement l'écran arrêtait de se figer. Bon sang. Qu'est-ce qu'ils disent ? "Je t'aime" ? Oh, ils sont si mignons. Je leur réponds que je les aime aussi, mais je ne sais pas s'ils peuvent comprendre ce que je dis avec le tube que j’ai dans la bouche. En plus, ce ventilateur est affreusement bruyant.

Je fais signe à l'infirmière de monter le volume de l'iPad, mais mon bras ne se lève presque pas. Quoiqu’ils m’injectent dans le bras, c’est sacrément fort. Tad et les garçons sont tous pixellisés maintenant, et je ne comprends plus ce qu'ils disent. De toute façon, je n’aime pas qu'ils me voient comme ça.

Mes paupières sont tellement lourdes. Je vais juste me reposer. Tout rentrera dans l’ordre bien assez tôt. Tad et les garçons viendront me chercher. Sur le chemin du retour, on s'arrêtera à Chick-Fil-A. Rien que de penser à ces filets de poulet et à ces frites gaufrées, j’en ai déjà l’eau à la bouche. Et puis après, je prendrai peut-être un milk-shake à la pêche.

Je suis Karen Spitzer, bon sang. Je me suis débarrassée de plus d’un virus. J'ai montré à la grippe qui était la boss ces dernières années. Là, c'est la version chinoise. Elle a juste un assaisonnement différent, c'est rien. Ça va aller.

Je vais juste me laisser porter vers mon petit coin de bonheur...

Je suis à la maison dans le jacuzzi avec Tad. On boit ses fameuses margaritas, celles avec le sel au bord du verre. Les garçons sont sortis pour la nuit et on a la maison pour nous. Il me lance ce regard, on se dirige vers la chambre. On se déshabille, on fait l’amour d’une passion restée intacte les dix huit années de notre union. C'est mon petit coin de bonheur. La maison.

La toux. Toux. Toux. Toussez, toussez, toussez, toussez, toussez, toussez. Toux ! Toux ...

Merde, ce type en face crache vraiment ses poumons. Est-ce que j'avais l'air si mal tout à l'heure ?
J'en ai juste marre. Toute cette toux et cette maladie. Toutes ces discussions, le corona par-ci, le corona par-là. On ne jacasse que de ça depuis un mois.

Ça n'avait pas beaucoup d'importance pour moi. Tucker et Hannity disaient que ce n'était rien. Même les libéraux comme le Docteur Drew disaient que ce n’était rien de plus qu’un genre de grippe. Je n'étais pas inquiète, du moins pas à cause du virus en lui-même.

Trump n'était pas inquiet et il a fait un super boulot, alors je me fie à lui. Il a remis notre économie sur les rails et il a permis à l'Amérique de redevenir great again (un pays formidable), en ne cédant à la panique sur aucun problème. Il a des scientifiques qui s’occupent du virus, et ils lui ont dit que ce n'était pas grave. Il fait ce qu'il peut avec les connaissances qu’il a à sa disposition. Pourtant, les médias libéraux et le système se servent de tout ça pour s'emparer du pouvoir.

Oui, j'ai été testée positive au covid, mais ça me parait suspect. Pourquoi ils veulent qu’on s’évite ? Parce qu'ils savent que l’union fait la force. Le système veut juste reprendre le pouvoir comme du temps d’Obama. Ils veulent provoquer un krach boursier, que l’économie soit par terre pour que le vieux Joe Biden puisse jouer les sauveurs et rafler la mise. Ouais, c'est ça. Bah, c’est pas prêt d’arriver.

La gauche veut qu'on pense que c'est l’apocalypse — et que ce virus, c'est de la faute de Trump. Comment est-ce que ça pourrait être de sa faute alors que ça vient de Chine ? Et ils continuent à nous pousser ce vieux juif de Bernie, qui crie comme s'il était à court de bagels. Ou alors c’est Pocahontas Liz sur CNN et ses incantations pour arrêter le virus. Par piiiiitié.

Au début, ça avait l’air d’un rêve. Tout s’est mis à fermer, du lycée des garçons à la concession Mazda de Tad. Le stand de tir. Les salles de cinéma. Les restaurants. Tad et moi, on a pris à emporter ‘Outback’ pour nos 18 ans et croyez-moi, un Bloomin' Onion, ça ne tient pas bien le transport. Je ne supportais pas d'être contrariée le jour de notre anniversaire, en plus de tout le reste.

De plus en plus de gens dans le quartier ont commencé à garder leurs distances. Le pasteur Gilroy a commencé à faire ses sermons derrière un écran de verre comme s'il était le pape ou un guichetier à la banque. Environ la moitié des familles qui assistent d'habitude à la messe du dimanche ont arrêté de venir en se contentant de la suivre sur Zoom. C'est nul, si vous voulez mon avis. Nous, on n’a pas cédé à la peur. Oh oui, on a fait le plein de papier toilette et de toutes sortes d’articles en papier grâce à ma remise employé. Qui était ce nazi libéral pour me dire ce que j’avais le droit de stocker ou non ?

Costco nous faisait travailler avec des masques et nous donnait du désinfectant pour les mains. Mais on ne peut pas travailler à la caisse avec un masque. Vous regardez constamment en bas pour scanner des articles et manipuler l'argent liquide ou les cartes de crédit. En plus, le masque monte, descend ou reste en place au petit bonheur la chance. Quand vous transpirez, ce qui est inévitable, ça commence à sentir comme un pet d'avoine qui vous resterait collé au visage. J'ai fait de longs trajets sans le porter, et le désinfectant pour les mains me bousille les ongles, alors non merci. Il n’y avait pas beaucoup de malades au travail, donc je ne l'ai probablement pas attrapé là-bas..

Je veux juste que les choses redeviennent comme avant. Je veux me défouler au stand de tir avec le nouveau Glock. Je ne veux pas qu'Austyn rate son bal de fin d'année. Je veux savoir qui il va emmener, et il n’a pas intérêt à ce que ce soit cette Chinoise. C’est hors de question. Je veux qu’Eli se remette d’aplomb et qu’il fasse la fac. C’est quelqu’un de tellement déterminé.. Je veux que Tad reprenne le travail, vendre des voitures, c’est ce qu'il fait de mieux, et ça le rend si heureux. Je déteste le voir si triste et s’ennuyer à ce point.

Toux. Toussez, toussez, toussez. Toux, toux, toux, toux, toux, toux ! Toussez ! Toussez ! Toussez, toussez ...

Ok, maintenant. La ferme ! Là je me fâche. Je suis super énervée. Je ne veux pas être ici. Merde ! J'ai fait tout ce que j’ai pu pour vivre dans la dignité et le respect de notre Seigneur et sauveur, Jésus Christ. Je suis loin d'être une parfaite, mais j'ai fait de mon mieux. Je me suis rendu utile à la communauté. J'ai toujours fait passer ma famille avant moi-même. Je n'ai jamais cédé à la peur, ni aux Fausses Preuves Usurpant la Vérité.

Je n’y ai pas cru, et pourtant je suis là. J’imagine que je crois encore que tout va bien se finir. Quelles sont mes chances ? Je ne comprends pas pourquoi on me punit. J'ai fait ce qu’on a recommandé au JT. J'ai dit ce que je pensais sur Facebook, et tout le monde était d'accord avec moi. Alors pourquoi est-ce que je suis ici ?

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip.

C’est quoi ce bruit ? On dirait que les infirmières se dirigent vers ce type qui tousse. Ça sent le roussi.

Je n'ai jamais été malade comme ça avant. Merci, la Chine. Bande d'enfoirés. Quand je serai guérie, fini la Chine. Fini l’électronique et la bouffe chinoises. Bye-bye, les femmes de ménage chinoises. Peut-être que j’ai été contaminée par Ming-Ling ? C’est la dernière fois qu’elle met les pieds à la maison. Tad l'aime bien, je sais mais c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

Tad et les garçons arrivent bientôt. J'ai hâte de leur faire la surprise, d’enfiler mon costume de gorille et de leur crier "Poisson d'avril !" et on rira, rira. Mais pour l'instant, j'ai juste besoin de me reposer et de me passer de cette fichue machine.

Ça ressemble vraiment à Dark Vador. C'est étrange. "Luuuke, je suis ton père."

Quand j'irai mieux, on se souviendra de ce poisson d'avril comme du plus drôle.

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A propos de l'auteur

Abe Schwartz
Abe Schwartz est auteur et réalisateur et vit à Los Angeles

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