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Palestiniens au Liban : réfugiés à perpétuité ?

Portrait Laure Delacloche

Par Laure Delacloche

Photo de Laure Delacloche - Emm Ryad en haut des marches qui la mènent à son ancien appartement, dans le camp palestinien de Chatila

Au printemps 2021, une guerre de 11 jours éclate entre la Palestine et Israël. Pour les quelque 260 000 Palestiniens réfugiés au Liban, une période d’angoisse et de colère s’ouvre. Mais ce conflit est aussi source d’espoir et de fierté.

Dans les soirées beyrouthines, début mai, j’avais l’impression d’être complètement à côté de la plaque quand j’expliquais que je travaillais sur l’identité palestinienne. La crise économique et les pénuries d'électricité, de médicaments et de carburant semblaient bien plus pressantes. Et puis le nom de Sheikh Jarrah, ce quartier de Jérusalem-Est où des familles palestiniennes sont menacées d’expulsion par les autorités israéliennes, est apparu sur les réseaux sociaux. Des tirs de roquettes ont fendu le ciel vers Israël, un pays non reconnu par le Liban, tandis que les bombardements à Gaza ont commencé. Les manifestations en soutien à la Palestine se sont multipliées au Liban. Rapidement, la guerre chez nos voisins du Sud a empli presque toutes les conversations. 

L’espoir et les rêves retrouvés

Quelques jours après le cessez-le-feu, je rencontre Ahmad (1), l’un des quelque 260 000 réfugiés palestiniens qui vivent au Liban aujourd’hui. Une bière fraîche à la main, qu’appelle l’air chaud de Beyrouth, Ahmad fait le bilan : « Après ces 11 jours de guerre, malgré toute notre tristesse pour les êtres humains qui ont été tués, nous sommes fiers. Le monde entier nous écoute à nouveau, le sort des Palestiniens est revenu sur le devant de la scène internationale. C’est synonyme d’espoir et de rêve », dit-il tout en me cuisinant sur mon soutien à la Palestine.

Dans son entourage, une discussion qui dure depuis 73 ans a refait surface pendant le conflit : « Qu’est-ce qu’il se passerait si tout d’un coup on nous annonçait que le système sioniste se casse la figure, que les Israéliens s’en vont et que nous pouvons rentrer en Palestine ? » Le droit au retour des réfugiés partis au rythme des guerres israélo-arabes, cause commune des Palestiniens réfugiés au Liban et dans d’autres pays du monde, et soutenu par la classe politique libanaise, est sur beaucoup de lèvres. « Pour ma part, j’y réfléchirais à deux fois, ça dépendrait bien sûr des conditions sur place », confie ce grand homme coiffé de dreadlocks et à la barbe grisonnante. « Mais au moins, j’aurais de nouveau le choix. » 

Pour me résumer l’identité palestinienne, il me lance : « Tu connais l’histoire de la tomate ? » Je secoue la tête. « Nous les Palestiniens, on dit "bandoura" pour dire tomate. Les Libanais disent "banadoura". Si je parle Palestinien, les Libanais peuvent m’identifier rien qu’à mon accent. Ma carte d’identité me définit aussi, bien sûr. »

Des discriminations fondées sur la nationalité

Cette dernière est synonyme de discriminations : les réfugiés palestiniens, que l’Etat libanais ne veut pas nationaliser sous prétexte de ne pas compromettre leur droit au retour, ne peuvent pas exercer certaines professions telles que l’ingénierie, ils ont un moindre accès à l’éducation et même s’ils sont employés, ils ne peuvent pas bénéficier de la couverture sociale libanaise. Sans compter les discriminations ordinaires, qui privent certains d’entre eux d’une location de logement ou d’un emploi qui leur est théoriquement accessible.  

Les Palestiniens réfugiés au Liban sont maintenus dans cette situation depuis des décennies, un rare consensus traverse le paysage politique à ce sujet. « La seule différence entre les différents partis, c’est ceux qui veulent que les conditions de vie des Palestiniens soient horribles, et ceux qui souhaitent qu’elles soient moins horribles », explique-t-on sans détour dans un bureau de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Fondée en 1949, cette agence fournit l’éducation, le système de santé, l’aide sociale mais aussi une partie des infrastructures des camps palestiniens.

Car au Liban, environ 60 % des réfugiés palestiniens vivent dans des endroits délimités par le gouvernement libanais (2) tandis que l’autre moitié vit au dehors. « Ce lieu où je vis me définit aussi », ajoute Ahmad, employé dans une agence internationale d’aide au développement, qui fait des allers et retours entre Beyrouth et le camp de Rashidiyé. C’est de ce camp, dans le sud du Liban, que sont parties les roquettes visant Israël pendant la guerre de mai. Les conditions de vie y sont insalubres, et les camps sont désormais surpeuplés : leur surface n’a jamais évolué, alors que les générations de réfugiés s’y entassent. 

En 73 ans, la composition des camps a aussi changé, témoigne Emm Ryad, une autre Palestinienne née au Liban, qui a habité 44 ans dans le camp de Chatila, au sud de Beyrouth. « C’est la guerre civile [entre 1975 et 1990, ndlr] qui a tout changé : avant, on connaissait tout le monde. Maintenant ce n’est plus le cas. »

« Le massacre qui y a eu lieu en 1982 (3) puis la guerre des camps entre 1985 et 1988 (4), ont quasiment détruit Chatila. Les habitants sont morts ou ont trouvé refuge ailleurs », explique Marie Kortam, chercheuse en sociologie, associée à l’Institut français du Proche-Orient. Le dernier changement de population a été provoqué par la guerre en Syrie : depuis 2011, beaucoup de réfugiés syriens s’y sont installés, en partie car les logements y étaient alors meilleur marché que dans d’autres endroits de Beyrouth. Aujourd’hui, à côté des Syriens et d’autres travailleurs étrangers, « les Palestiniens représentent seulement entre 20 et 25 % de la population du camp », estime la chercheuse.

Les Syriens, intrus parmi les intrus

Nombreux sont les Palestiniens qui ont vécu l’arrivée de ce million de réfugiés syriens comme une source de difficultés supplémentaires. « La guerre en Syrie est finie, pourquoi ils ne rentrent pas chez eux ? », rage Malak, une jeune Palestinienne qui travaille dans un café de Beyrouth et a pâti directement de cette concurrence, les Syriens ayant tiré les salaires à la baisse. « Beaucoup de Libanais pensent la même chose, et critiquent le fait qu’ils aient élu le même dictateur pendant des années », explique Maymana Azzam, une amie d’Ahmad. « Je travaille dans l’humanitaire, donc je sais que ces personnes syriennes n’ont pas choisi d’être ici, corrige cette trentenaire libanaise. Mais il est vrai que désormais, les Palestiniens font partie de notre tissu social car ils sont ici depuis tellement longtemps ! Ils ont en quelque sorte trouvé leur place, même s’ils vivent dans des conditions terribles. Et puis nous avons un ennemi commun : Israël », ajoute cette fervente défenseuse du droit au retour.

Emm Ryad, elle, ne fait pas partie de ces Palestiniens qui voudraient que les Syriens rentrent chez eux, peut-être parce qu’elle appartient à cette minorité qui a — relativement — bénéficié de l’arrivée de ces nouveaux réfugiés. Ce sont eux qui lui ont changé la vie : il y a de ça « trois Ramadans », elle a quitté le camp de Chatila en louant son ancien appartement à ses voisins syriens qui cherchaient un logement.

Une vie de misère

Seules quinze minutes à pied séparent le nouvel appartement d’Emm Ryad de son ancien quartier. L’interprète et moi suivons sa silhouette, une abaya noire, qui se faufile entre les vendeurs de fruits et légumes, les mendiants et les déchets, dans la rue principale de Chatila. De chaque côté partent des allées perpendiculaires dans lesquelles on ne peut pas marcher à deux de front. La plupart des immeubles sont des assemblages de parpaings hideux. Soudain Emm Ryad tourne à gauche et gravit en claquettes en plastique la quinzaine de mauvaises marches en béton qui montent à pic jusqu’à la porte de son ancien chez elle. Deux pièces en enfilade, une cuisine tout juste fonctionnelle et une salle de bain « hors d’état », admet-elle. À l’étage du dessus, dans de mêmes piètres conditions, vivent son fils, sa belle-fille et deux de ses petits-enfants.

Elle est venue les garder car leur mère a rendez-vous chez le médecin. « Ici, l’eau du robinet (non potable) est salée, il n’y a pas d’électricité, et je regarde par-dessus mon épaule quand je marche dans la rue car j’ai peur des attaques au couteau », décrit-elle.

Échapper à son propre destin grâce aux nouveaux réfugiés

L’argent versé par ses locataires syriens lui permet de payer la moitié de son logement actuel, un vaste appartement chichement meublé. Aux murs, la décoration est purement religieuse, à l’exception de quelques photos de famille et d’un écran plat. Deux vastes chambres lui permettent de loger plusieurs de ses six enfants : un de ses fils célibataire, sa fille divorcée et les trois enfants de cette dernière. « Certes, je suis pauvre, mais maintenant nous sommes en sécurité », sourit-elle en épluchant deux oranges pour les deux invités que nous sommes.

« Ici, c’est plus confortable matériellement mais surtout psychologiquement », raconte-t-elle devant sa fille Rana et l’un de ses petit-fils, en visite ce matin-là alors qu’eux habitent encore à Chatila. « Cet appartement est un refuge pour eux : s’il se passe quoi que ce soit dans le camp, ils pourront venir ici », dit-elle dans les volutes du café fumant sur la table.

« À Chatila, beaucoup de gens prennent de la drogue, il y a des fusillades et des meurtres. » Sa fille Rana, 40 ans, a perdu une jambe pendant la guerre des camps et travaille désormais à l’ambassade palestinienne. Elle renchérit : « Mon immeuble est situé à l’entrée du camp, un endroit où les forces de sécurité libanaises ont le droit d’entrer. Il y a des gens recherchés dans mon immeuble, qui est toujours la cible de raids. Mes enfants se couchent dans les bruits des armes à feu, et se lèvent avec. » L’un d’eux lui a un jour demandé pourquoi ils ne partaient pas comme les Syriens, par la Méditerranée, pour rejoindre l’Europe. Une idée que Rana a refusé. Emm Ryad veut aussi les envoyer à l’étranger, là où leurs droits seront respectés. « Ici, on vit au sens physique du terme, on respire, mais c’est une vie de misère. »

Remerciements à Mohammad Hamoud pour sa traduction de qualité et son sens du contact.

(1) Ahmad a préféré garder l’anonymat

(2) Source Université américaine de Beyrouth/UNRWA 2015, https://www.unrwa.org/sites/default/files/content/resources/survey_on_the_economic_status_of_palestine_refugees_in_lebanon_2015.pdf

(3) Le massacre de Sabra et Chatila a lieu en septembre 1982, pendant la guerre civile libanaise. Des miliciens chrétiens entrent dans le camp avec l’aide de l’armée israélienne. Le massacre dure 2 jours et fait plusieurs milliers de morts.

(4) Entre 1985 et 1988, pendant la guerre civile libanaise, la milice chiite Amal affronte l’Organisation de libération de la Palestine dans différents camps palestiniens situés dans les environs de Beyrouth. 

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A propos de l’auteur•e

Portrait Laure Delacloche
Laure Delacloche
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Arrivée au Liban en 2011 presque par hasard, mon esprit n'en est jamais tout à fait reparti depuis. J'aime disséquer la complexité de ce pays, puis la raconter en m'appuyant sur des histoires humaines. Je suis journaliste indépendante et j'écris sur d'autres sujets que le Liban, tels que la fabrication des politiques publiques et le handicap.