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Histoires globales, voix locales

|| Toutes identités confondues S3

Comment Christophe Colomb a gâché mon anniversaire

Par Javier Toscano

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Photo de Walid Hajar Rachedi

Javier est né le même jour que la fête nationale mexicaine où l'on célébrait Christophe Colomb. Une date presque anodine jusqu'à ce que l'on commence à déboulonner des statues.

Je suis né un 12 octobre à Mexico. Petit, cette date ne signifiait rien à part que j'avais droit, comme tous les enfants, à une fête pour mon anniversaire. Toutefois, le calendrier impliquait qu’il fallait attendre neuf mois avant la fin de l'année, ce qui était une éternité.

Quand je suis entré à l'école primaire, j'ai appris que le 12 octobre était aussi une fête nationale. J’étais flatté, le jour de mon anniversaire avait une signification pour les autres. En échange de la fête nationale, nous devions apprendre par cœur les dates, les événements historiques, ainsi que les noms des trois navires ​​– les caravelles – sur lesquels Christophe Colomb et son équipage avaient voyagé : la Niña, la Pinta et la Santa María. C'était également le jour de la « Découverte des Amériques », nous n'avions donc pas école. Alors que tous les enfants fêtaient leur anniversaire en classe, le mien était oublié, presque par un coup du sort, tout ça parce qu'un navigateur européen était tombé par mégarde sur ce territoire qu’il ne connaissait pas et avait affecté des civilisations entières qui s’y trouvaient. Ce n’est pas comme si je souffrais, mais je ne portais pas non plus Christophe Colomb dans mon estime. Je partageais ma peine avec les enfants dont l’anniversaire avait lieu en été, et que – j'étais sûr – tout le monde oubliait. Voilà, je crois, l’origine de mon nihilisme pour ce qui concerne les célébrations futiles et récurrentes.

Quoi qu’il en soit, une année, alors que j'étais encore à l'école primaire, il a été décidé que le 12 octobre ne serait plus une fête nationale. Les discussions étaient houleuses, mais tout le monde était d'accord pour dire qu'il n'y avait pas eu de « découverte », puisqu’il y avait déjà des personnes qui menaient leur vie sur le continent bien avant que les Européens puissent en témoigner. De plus, la mise au jour d’un certain nombre de marins moins célèbres a permis de contester le rôle de Christophe Colomb, perçu jusqu’alors comme le premier « étranger » à avoir mis les pieds sur le continent : le Viking Leif Erikson s’était trouvé dans les environs au nord bien avant, en 1003 ; un prince de Galles du Moyen- ge avait atteint les steppes nordiques en fuyant une guerre civile en 1170 ; il est dit que le roi du Mali, Abubakri II, avait envoyé une embarcation vers 1310 qui était arrivée vers ce qui est aujourd'hui le Brésil ; et d'autres disent même qu'un marin chinois, Zheng He, avait touché terre quelque part au Mexique entre 1405 et 1433. Des politiciens ont suggéré que c'était l’occasion de célébrer le Día de la Raza (« Jour de la Race »), sous-entendu une célébration des cultures originelles – mais même enfant, je voyais bien que c'était une façon aveugle, condescendante, voire raciste de mettre en avant les cultures autochtones. Pour résoudre le problème, j’expliquais à tous ceux qui me posaient la question, ainsi qu’à moi-même, que j’étais né le jour de la « rencontre des mondes », une façon plus intellectualiste d’en parler à l'époque. Voilà que je pensais avoir trouvé un compromis, à la fois prudent et salomonique. J’étais néanmoins aveugle au fait qu'il s'agissait plus d'une acceptation naïve du mestizaje et de toute l'idéologie qui construit l'identité d'une nation comme le Mexique. Donc je suis devenu mexicaniste non par amour pour le pays mais pour tourner la page, par pure irrésolution et agacement comme, je crois, les nationalismes s’insinuent en nous.

Puis, en 1992, ont commencé les célébrations des 500 ans de l'arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde. Je me rappelle les attentes et le nombre de projets qu’il y avait. Je me souviens également du film de Ridley Scott 1492 : Christophe Colomb dans lequel j'ai pu voir ce à quoi ressemblait une caravelle pour la première fois. J'ai été frappé par le spectacle de la Niña, de la Pinta et de la Santa María voguant au rythme de la musique de Vangelis. Peu de temps après, toutefois, les célébrations se sont calmées. Après tout, il n'y avait pas grand-chose à fêter. De nombreuses critiques ont été émises, dont la plupart parfaitement résumées deux ans plus tard par le sous-commandant Marcos. Dans un discours enflammé où il a donné le ton de l'Armée Zapatiste, il a nommé cette période « la longue nuit de 500 ans ».

À cette époque, la célébration de mon anniversaire a cessé de me préoccuper et comprendre un peu mieux qui était Christophe Colomb est devenu plus important. J'ai découvert que peu de choses étaient attestées à son sujet. Quand on était enfant, il fallait tout apprendre par cœur et on savait que Christophe Colomb n’avait jamais eu conscience d’être arrivé sur un vaste continent non répertorié par les cartographes européens. Il s'était contenté d’une île et voyageait aux alentours mais sans jamais quitter sa zone de confort géographique. Il n’a jamais mis les pieds au Mexique ni même en Colombie, un pays qui s’est laissé nommer après lui. Tout cela, on l’avait appris en cours de mythographie aussi nommés cours d’histoire. Ce que j’ignorais encore, c'est qu’il avait été aussi cruel, voire plus encore, que les hommes de son temps. Il avait fondé à Hispaniola, l'île que se partagent aujourd’hui Haïti et la République Dominicaine, une colonie qu'il dirigeait avec avidité et cruauté. Christophe Colomb avait déclaré la guerre aux Taïnos, une des populations locales. Il les avait surnommés « les cannibales », en référence au peuple de Gengis « Khan » de Mongolie (un ennemi chimérique de la Couronne Espagnole) et avait par conséquent décidé qu’il pouvait semer la terreur chez eux, tout en les méprisant. Il en a réduit une bonne partie en esclavage. Il y a eu des viols, des pillages, des excès de brutalité. Pour les esclaves qui n'atteignaient pas le quota de poussière d'or à amasser tous les trois mois, la punition était que leurs mains soient coupées et qu’ils se vident de leur sang. Pour quiconque se plaignait ou osait l’insulter, autochtone ou européen, la punition était d'avoir sa langue coupée. Ceux qui n'étaient pas punis étaient réduits à un état d’animal. Des milliers de natifs ont préféré s'empoisonner plutôt que de mourir dans ces conditions. Un nombre encore plus important d’entre eux ont été tués par les nouvelles pestes du vieux continent : la variole, la rougeole, la coqueluche, la varicelle, la peste bubonique, le typhus et la malaria. En 1500, avant même les conquêtes fulgurantes de Hernán Cortés et Francisco Pizarro sur le continent, Christophe Colomb et ses frères avaient déjà envoyé environ 1 500 esclaves sur les marchés en Europe. En 1501, l'amiral a obtenu des rois catholiques de Castille-et-Léon la première concession de l'histoire pour envoyer des esclaves africains sur les côtes des Caraïbes. Christophe Colomb n'a donc pas découvert le continent mais a bien été l'instigateur de la route des esclaves dans l’océan Atlantique.

Au bout d’un moment, les excès du tyran sont arrivés aux oreilles de la couronne en Castille qui a ordonné qu'une enquête soit menée. Un rapport effectué par un certain Francisco de Bobadilla, un chevalier religieux de l'ordre de Calatrava, mentionne des témoignages précis qui détaillent les atrocités commises. Redécouvert il y a 15 ans à Simancas en Espagne, le rapport donne les raisons pour lesquelles Christophe Colomb a été évincé et pourquoi il n’y a eu aucun honneur officiel à sa mort. L'amiral n'était pas seulement un entrepreneur mais également un homme empli de zèle et d'une cruauté sans borne.

Pendant plusieurs années, j’ai perdu la trace de Christophe Colomb. Mon anniversaire est devenu un jour de travail ordinaire et routinier. J'ai alors commencé à me plaindre de ne pas avoir assez de temps pour en profiter. Et puis récemment, un nouvel éclairage a été apporté au sujet. C’est arrivé quand le mouvement Black Lives Matter a pris de l’ampleur aux États-Unis, mettant au centre du débat la contestation de certaines figures historiques. Ils se sont d’abord attaqué aux personnages les plus cyniques des États du sud, le Général Robert E. Lee ainsi que toute la cohorte d'assistants militaires, politiques et commerciaux des esclavagistes sudistes. Très vite, les accusations se sont portées sur les fondateurs de plusieurs universités de l'Ivy League, de Princeton à Harvard en passant par Yale. Puis elles ont touché les pères fondateurs de la nation, Washington, Jefferson, Franklin ou Madison. S’ils n’étaient pas marchands d’esclaves, on peut présumer qu’ils possédaient bien des esclaves, et ce, alors même que dans la Déclaration d'indépendance ils avaient écrit solennellement, avec une pointe d’hypocrisie vu les événements, que « tous les hommes sont créés égaux ». Les manifestations ont gagné des villes du monde entier. À Bristol en Angleterre, la statue d’Edward Colston a été ébranlée ; au Zimbabwe et en Afrique du Sud, le patrimoine colonial de Cecil Rhodes a été mis en cause ; en Belgique, celui du roi Leopold II ; à Lille en France, celui du Général Louis Faidherbe, etc. Pour revenir à Christophe Colomb, des statues qui le représentaient ont été abîmées et démolies à Boston, à Saint Paul dans le Minnesota, à Richmond en Virginie et à Camden dans le New Jersey. Mais les choses ne se sont pas arrêtées là, le mécontentement s'est répandu sur tout le continent. À Arica au Chili, sa statue a été détruite en octobre 2019, à Barranquilla en Colombie, elle a aussi été déboulonnée en juin 2020, et à la Paz en Bolivie, les manifestants ont tenté de faire pareil en août 2021.

Étouffés par d'autres problèmes, tels que la violence des cartels de drogue ou encore l'obsession présidentielle pour des projets de nouvelles infrastructures, ces événements ont trouvé peu d’écho au Mexique. Au même moment, néanmoins, des collectifs féministes, dont le but était d’attirer l'attention sur une situation publique désastreuse, ont choisi de s’attaquer aux symboles de l'État patriarcal et de les détruire. Au long de l’année 2019, des monuments historiques de tout type ont été endommagés à l’occasion de leurs manifestations sur Paseo de la Reforma, une des avenues centrales de Mexico City. Par là, elles voulaient notamment exprimer que les femmes sont plus vulnérables et moins protégées que les statues vandalisées. Personne au gouvernement ne leur a apporté de réponse claire et seule la pandémie de Covid a pu atténuer leur fureur. Toutefois, au cas où, la maire de la ville, Claudia Scheinbaum, a décidé de retirer la statue de Christophe Colomb qui avait marqué cette avenue pendant des années pour la placer quelque part où elle serait protégée, apparemment pour être réparée. Il y a quelques semaines, sans aucune consultation du public ni dialogue, il a été annoncé qu'un nouveau monument serait érigé à sa place. Dans un premier temps, il a été question d'une statue représentant une femme, un symbole néoautochtone postmoderne mais rassurant. Mais peu après, des voix se sont élevées contre le sculpteur, l’accusant d’opportunisme car il n'avait rien à voir ni avec le mouvement féministe ni avec les cultures autochtones. À ce stade, beaucoup de journalistes ont défendu l'histoire de la ville et même la statue de Christophe Colomb sans même prendre la peine de détailler ou d’expliquer leurs arguments. D'autres se sont concentrés sur les choix douteux et problématiques du sculpteur et sur la façon dont il avait été choisi, sans aucune consultation de la population. Finalement, l'indignation des médias a été telle, que l’artiste a été écarté. Un comité de travaux publics improvisé a alors été chargé de décider qu'une autre figure, la copie d'un monolithique de l’ère préhispanique récemment découvert représentant une princesse, serait placée à cet endroit. Dans ce contexte contradictoire ​​(pourquoi choisir une copie ? pourquoi encore représenter l'élite ?), les conversations autour de l'héritage de Christophe Colomb et sa responsabilité dans des événements condamnables ont simplement disparu.
Le 12 octobre est passé encore une fois cette année, comme n'importe quel jour, sans triomphe ni tourmente. Malheureusement, cela a marqué une nouvelle occasion manquée d’examiner sereinement nos symboles nationaux. Cela fait un moment maintenant que le jour dédié à Christophe Colomb n’est plus inscrit dans l'histoire officielle et les enfants aujourd'hui n'ont plus à imaginer les caravelles. Mais ce qui s’est passé avec Christophe Colomb, Cortés ou encore les groupes autochtones qui ont battu les Aztèques n'est jamais abordé suffisamment en profondeur et en détail. Au moins Christophe Colomb n'a jamais mis les pieds sur ces terres. Cortés oui : il a débarqué sur la côte du Golfe de Veracruz le 21 avril 1519. Beaucoup pensent encore, sans doute parce qu'il est dans l'intérêt du gouvernement de cultiver l'image d'un ennemi abstrait et sans relief, que lui seul a mené une poignée d'Espagnols à la conquête d'un empire entier. Mais ni la logique ni les faits ne vont dans le sens de leurs répétitions dogmatiques. Aujourd'hui, on sait que c’est grâce aux Tlaxcaltèques, aux Totonaques, aux Tetzcocans et à beaucoup d'autres groupes locaux qu'un nouvel ordre a pu s’installer dans ces territoires, sous une bureaucratie que nous insistons à appeler coloniale. Ce sont eux qui, main dans la main avec les nouveaux idéologues et meneurs européens, ont diffusé une nouvelle vision, une nouvelle conception du monde et la nouvelle lingua franca qui est devenue l'espagnol. Cette histoire n’est pas simple, pour cause, elle est prise dans les complexités du réel et n’a rien d’un pastiche qui opposerait des martyrs et des bourreaux. Et comme l’écrivain mexicain Carlos Fuentes écrit dans The Buried Mirror [« Le Miroir enseveli »] : « Il apparaît que (...) nous avons trop souvent cherché ou imposé des modèles de développement sans aucun lien avec notre réalité culturelle. » Au bout du compte, nous devrons accepter que ce récit est multidimensionnel et inévitablement complexe. À présent, revient à ceux nés le 21 avril de nous rappeler à cette affaire dont la résolution reste en suspens. Cela représenterait un virage important si l’on arrivait à en faire une journée d'introspection nationale. Le jour du débarquement de Cortes, treize ans après la mort de Christophe Colomb, a marqué une césure dans l'évolution d'une vieille cosmogonie et altéré à jamais, dans cette géographie, une certaine façon d’appréhender les intersections entre la vie et la mort, entre le temps et l'éternité.

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A propos de l’auteur•e

Javier Toscano
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Javier Toscano est un cinéaste, artiste visuel et écrivain. Son travail implique la production de récits alternatifs et d'affirmation de soi en collaboration avec les groupes minoritaires et personnes porteurs de handicaps. Il a notamment été membre fondateur de Laboratorio 060 avec lequel il a remporté le premier prix du Best Art Practices Award (Bolzano, Italie, 2008).
Plus d'informations sur javiertoscano.net

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