Reportage

Travailler avec un handicap : cap ou pas cap ?

35h et plus si affinités

19/06/2024

A Paris, Lyon, Marseille ou encore Lisbonne et New York ouvrent des cafés-restaurants employant des personnes en situation de handicap. Au-delà de leur permettre d’accéder à un travail classique, l’ambition est également de leur faire une place au cœur de la vie économique et sociale, en repensant notre rapport à la norme et à la perfection. 

« Bienvenue au Café Joyeux ! » lance Julien, 29 ans. Affublé de la tenue de service (casquette, chemise et tablier noirs estampillés du logo de la chaine de cafés), cet employé porteur de trisomie 21 saisit les commandes à la caisse, puis place un petit cube de couleur sur le plateau des convives. « Et passez un joyeux moment ! » ponctue ce dernier, quand les clients s’emparent du plateau. Ouvert depuis janvier 2022 dans le deuxième arrondissement de Lyon, en pleine artère commerçante, le « Café Joyeux » fait partie d’un réseau de 16 établissements à Paris, en Province et depuis peu à l’étranger (le dernier en date vient d’ouvrir à New York). Le concept : employer des personnes en situation de handicap mental et cognitif dans des cafés situés dans le cœur battant des villes, afin de replacer ce public « en marge » dans nos quotidiens. 

Un cadre adapté pour une plus grande autonomie

Le cube de couleur posé sur les plateaux permet aux huit « équipiers joyeux » lyonnais de se repérer plus facilement dans les commandes. Julien apporte les cafés demandés puis retourne s’occuper de la caisse consciencieusement. « J’accueille aussi les clients et je fais la plonge », précise ce dernier, « ici, je me sens bien, ça me plait ». Auparavant, Julien était employé dans un Etablissements et Services d’Accompagnement par le Travail (ESAT). « C’était moins varié et dans un milieu protégé, j’avais envie de travailler dans une vraie entreprise, d’avoir mon propre salaire », poursuit-il. Son projet ? ouvrir son propre commerce et en être le manager. 

« Les équipiers ont des rêves, comme nous », souligne Anne Ogereau, manager du Café Joyeux lyonnais depuis septembre 2023, « ils deviennent de plus en plus autonomes grâce à la confiance qu’ils acquièrent ici, on voit une réelle évolution ». Recrutés sur motivation personnelle, les équipiers suivent une formation spécifique de deux ans au sein du CFAJ (Centre de Formation pour Apprentis Joyeux) où ils apprennent les règles de l’hygiène, de la cuisine, du service, de la restauration ou encore de la plonge. « Chacun est polyvalent », précise la manager. Chaque action, comme faire un café, nettoyer une table ou servir une part de gâteau, est expliqué par des pictogrammes et des photos. « Il y a un vrai cadre, tout est expliqué, ça rassure les équipiers », poursuit Anne. 

Les équipiers ont des rêves, comme nous. Ils deviennent de plus en plus autonomes grâce à la confiance qu’ils acquièrent ici, on voit une réelle évolution

Anne Ogereau, manager du Café Joyeux lyonnais

« Ici, ils sont visibles »

Un peu plus au sud, sur la très touristique Côte Bleue au Nord de Marseille, le « Train Inc Café » a pris ses quartiers dans l’ancienne gare SNCF de Niolon depuis janvier 2023. A la fois café, restaurant, mais aussi chambre d’hôtes et scène artistique l’été, cette entreprise adaptée fondée par l’association « T Cap 21 » emploie cinq salariés porteurs de handicap et deux formateurs, tous en cuisine en cette fin de matinée. Lucie, trisomique de 25 ans, se démène avec une patate douce : « Mais c’est la reine de l’épluchage ! », s’exclame avec enthousiasme David, l’un des formateurs. « C’est une machine, ma Lulu », abonde Christelle, sa co-équipière. Ça parle, ça s’apostrophe joyeusement, ça conseille : « cet ingrédient sert à mettre de l’acidité, il va enlever l’amertume », indique David à Dylan, autre trisomique de 30 ans, qui remue énergiquement un bouillon. 

Katia Bergameli, présidente de l’association, déboule dans la cuisine. C’est la chef d’orchestre du lieu, toujours entre deux tâches : constater l’avancée des travaux, préparer les chambres d’hôtes pour un séminaire d’entreprises, faire le point sur les activités paddle ou encore flamenco pour les jeunes, lors de leurs pauses. A la base de tous ces projets : un même concept à l’origine du nom de l’association : « t’es cap, même avec ton chromosome 21 : cap de cuisiner, d’assurer le service, de se déplacer de manière autonome ou de gérer une activité d’hôtellerie » dans cette gare devenue tiers-lieu de 380 mètres carrés. « Au début, on était des familles avec des jeunes qui ne faisaient rien à cause de leur trouble », explique Katia, qui est aussi la mère de Lucie, la jeune cuisinière. « On en avait marre que nos jeunes soient dans le noir », poursuit-elle, « ici ils sont visibles, ils ont un vrai contrat et gagnent bien leur vie. »

A l’instar de Théophile, 21 ans, qui travaille au « Train Inc Café » depuis cinq mois, deux jours par semaine. « Ce que j’aime le plus ? les relations avec les clients. Et la danse orientale ! » clame ce dernier, chaloupant du bassin. « Mais parfois c’est un peu… » (il esquisse un geste indiquant un rythme trop rapide). Dans ce cas-là, je peux m’énerver, ça monte vite. » Même son de cloche au Café Joyeux à Lyon : « Parfois c’est dur, notamment les horaires », livre Julien, « ça m’arrive de m’énerver avec les managers ou les autres équipiers, mais j’essaie de prendre sur moi ». Le samedi, le café fait l’objet d’une affluence plus importante : « ce n’est pas facile à gérer pour tout le monde, il y a parfois des crises ou des malaises, un équipier est parti au bout d’un mois car c’était trop dur », poursuit Anne.

Au défi de la réalité professionnelle

Entre les différents profils, il n’est pas toujours aisé de s’entendre, dans un climat qui plonge déjà les jeunes dans un cadre professionnel exigeant. « C’est un peu compliqué entre Théophile et Dylan, car ils n’ont pas le même handicap, donc ils ne se comprennent pas de la même façon », explique Christelle, leur formatrice. « Cela demande énormément de patience », abonde Anne, manager du Café Joyeux, « les équipiers sont 8 et ont 8 manières de vivre leur handicap ». Un psychologue spécialiste du handicap accompagne à distance tous les « Cafés Joyeux » dans les difficultés rencontrées au quotidien. 

Autre complication : « à l’heure du repas où les jeunes sont censés servir et attendre leur horaire pour déjeuner, certains ont déjà pioché dans l’assiette du client », poursuit Christelle. « La technique ? y aller progressivement et faire en sorte que ça tourne entre eux ». L’ancienne directrice de boulangerie admet de temps en temps sortir de ses gonds : « c’est parfois usant, surtout au niveau psychologique ». « Chaque jeune demande un accompagnement adéquat », ajoute Katia Bergameli, « quand il y a trop de jeunes en même temps, ça devient compliqué ». Constituer une équipe suffisamment fournie pour assurer le service tout en ménageant les besoins de chacun reste clé pour garder un équilibre fructueux, à la fois pour les jeunes accueillis et pour l’équipe encadrante.

Le concept : employer des personnes en situation de handicap mental et cognitif dans des cafés situés dans le cœur battant des villes, afin de replacer ce public ‘en marge’ dans nos quotidiens

Un impact positif pour les jeunes et leurs familles

Mais au-delà des obstacles, ces expériences portent aussi leurs fruits, au premier chef pour les jeunes employés de ces cafés-restaurants inclusifs. Julien se dit aujourd’hui « plein de compétences », même si, dans l’optique de devenir lui-même manager, il estime qu’il lui reste « des choses à travailler, notamment être davantage à l’écoute des équipiers ». « Ils sont contents de prouver que travailler comme tout le monde, c’est possible », renchérit Anne, sa responsable, « quand l’un deux me dit qu’il a réussi à prendre le métro tout seul pour venir au travail : c’est une victoire au quotidien ». « Aujourd’hui, Lucie sait nager, faire du vélo : elle est très entourée et très active, elle s’est même trouvé un amoureux dans l’équipe ! », complète Katia Bergameli, du « Train Inc Café ».

Plus largement, ces changements de vie ont également des conséquences sur l’entourage de ces jeunes porteurs de handicap. « Quand on est parent, on fait tout pour que ses enfants aient une vie normale », explique Bernard, le père de Thibaud, un équipier du Café Joyeux, « cette expérience le lance dans la vie, lui permet d’acquérir de l’autonomie ». Vivant avec leur fils, Bernard et sa femme reconnaissent : « ça nous apporte un soulagement, des perspectives d’avenir, on se dit qu’un jour il pourra être indépendant ». Ou encore cette autre maman qui dit avoir retrouver un équilibre familial, et même parental, grâce au travail de son fils. « Mes parents et mes sœurs sont fiers de moi, de mon évolution », confirme de son côté Julien.

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Repenser notre rapport à la perfection

Marie et Emma, deux étudiantes lyonnaises, révisent devant leurs tasses fumantes au Café Joyeux. « Ce concept est génial ! », s’exclament-elles, « c’est important que ces personnes aient aussi accès à un emploi et qu’elles puissent s’y épanouir ». Anne, la manager, renchérit : « les convives regardent les personnes avec un handicap différemment. Ils nous disent même que ça fait du bien de ralentir, beaucoup viennent ici pour ça ». Même si parfois l’impatience peut se faire sentir quand les commandes tardent à arriver ou que le service n’est pas impeccable : « il faut accepter que ce soit imparfait », résume la manager. Au Japon, le concept va même plus loin : « le restaurant des commandes erronées » embauche des serveurs atteints de dégénérescence cognitive : 37% des plats servis ne sont pas ceux commandés par les clients, mais 99% d’entre eux sont ravis.

« On a besoin de davantage d’endroits comme cela », confirme Charlotte 26 ans, une cliente régulière qui vient « quasiment tous les jours » au Café Joyeux, « je serai prête à travailler avec des personnes avec un handicap, j’aimerais que ça se développe ». Et c’est justement l’idée qui anime Katia Bergameli, du Train Inc Café. « Ici, c’est un tremplin : ensuite, nous disposons d’un vivier d’entreprises de restauration prêtes à accueillir nos jeunes, comme Le Rep à Marseille ». Travailler à l’instar de n’importe quel autre salarié dans un commerce classique : une utopie ? « C’est possible si l’entreprise accepte de jouer le jeu et ne leur demande pas le même niveau de productivité qu’une personne valide », précise Katia, « l’objectif est qu’ils ne soient plus qu’entre eux mais assimilés avec d’autres ». Autrement dit, remettre ceux qui sont « à la marge » au centre. 

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