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Histoires globales, voix locales

|| États désunis

Si, ça compte vraiment

Par Helen Özbay

L’atmosphère tranquille d’une banlieue pavillonnaire de la côte ouest des États-Unis. Une matinée ordinaire pour un homme qui a ses habitudes. Une quiétude interrompue par cet adolescent, noir, qui vient frapper à sa porte.

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En descendant les escaliers, un matin d’été en Californie, Roy ignore sa légère douleur aux genoux et laisse sa main gauche glisser doucement le long de la rampe en teck poli. Il se dirige vers la cuisine et se tient debout, les paumes appuyées sur le plan de travail en granit, à regarder le jardin derrière chez lui. Les vignes qu’il a mis des heures à tailler et cultiver poussent joliment le long de la clôture ; clôture qu’il a passé davantage d’heures à fixer sur la terrasse en pente au-dessus de la piscine.

Une feuille, s’enroulant et virevoltant au vent, vient se poser à la surface de la piscine et y flotte, immobile. De couleur brun rouille et en forme de bateau, elle rappelle à Roy le yacht modèle réduit en bois que son oncle marin lui avait offert en cadeau d’anniversaire. Il l’avait emmené voguer dans l’étang d’un parc local jusqu’à ce qu’un groupe de garçons essaie de le lui prendre. Ils l’avaient poussé dans les eaux peu profondes et il était rentré à la maison trempé et odorant, mais cramponné à son bateau. Il avait réparé le mât cassé,  poli le bateau jusqu’à lui donner une belle brillance et, pour le reste de ses jours, il était posé, sans voile, sur une étagère au-dessus de son lit.

Roy peut sentir un petit pli sur le tapis pourpre sur lequel il se tient. Il le lisse du bout de sa pantoufle en cuir et se tourne pour faire son café. Quasiment la seule chose qui n’est pas à sa place dans son jardin de pelouses bien entretenues, de fleurs colorées et de rangées de légumes bien ordonnées est la feuille égarée dans la piscine. Il enlèvera cette dernière plus tard lorsqu’il ira dehors pour sa nage matinale.

Tasse en main, Roy se rend à son bureau et s’assied. Il a une longue liste de choses à faire pour la matinée : parler avec son associé basé en Angleterre, se concerter avec une entreprise en Espagne, et organiser une réunion en ligne avec un manager en Italie. Il sait quelle heure il est dans chaque pays et a planifié ses appels internationaux en conséquence. Il prend son téléphone.

— Bonsoir Jim. Comment vont les choses à Manchester ? Il sourit derrière le téléphone. Il ne pleut pas une fois de plus là où tu es, si ?

Bien sûr, Roy sait très bien qu’il pleut à Manchester. Il vérifie la météo en même temps que l’heure.

— Quel est ton ressenti, Jim, à propos de l’approche du groupe espagnol ? Est-ce le genre de rôle que nous recherchons ? … Oui… oui… tu as probablement raison.

Au cours de la conversation, Roy entend un bruit d’impact. Il jette d’abord un coup d’œil sur l’écran de son ordinateur portable puis sur son téléphone. Le bruit ne semble pas venir de là.

— Tu sais quoi, nous pourrions prendre un jour ou deux pour y réfléchir et j’en parlerais au groupe …

Encore une fois ce bruit. Toc, toc, toc.

— Attends, Jim. Il y a quelqu’un à la porte… D’accord… oui… oui… à mercredi alors. Bye.

Il repousse sa chaise et fait deux pas vers le couloir dans sa foulée. La lumière passe au travers du vitrail oval au centre de la porte et Roy espère voir la silhouette de son visiteur − peut-être est-ce le technicien de panneaux solaires qui passe vérifier que le nouveau système fonctionne bien. Mais il n’y a pas la large silhouette que pourrait avoir un homme. Il voit plutôt une ombre parfaitement immobile et mince, comme si une figure en carton avait été placée là, face vers l’avant, sur le pas de la porte.

— Bonjour, dit Roy alors qu’il ouvre la porte à un jeune garçon vêtu d’un short et d’un polo.

Son attention est attirée par la raideur du garçon, qui tient un poing fermé dans son autre main.

Roy connaît de vue le peu de familles voisines chez qui il y a des adolescents et il est sûr de n’avoir jamais aperçu ce garçon auparavant. Il en est certain car cet enfant est noir. Il voit rarement des familles noires dans les rues, jardins ou allées de son quartier. Il est tout à fait possible qu’une famille noire aisée se soit installée dans le coin – de nombreux jeunes professionnels du voisinage travaillent dans la Silicon Valley où la main-d’œuvre est variée. Mais ce quartier-là ne l’est pas.

— Bonjour, il répète.

Le garçon se plonge dans une explication, en ignorant le salut de Roy.

— Mon chien s’est enfui. Je lui ai couru après et je l’ai rattrapé. Je l’avais dans les bras mais il s’est enfui de nouveau.

La voix du garçon est neutre et son intonation, monotone.

— Une minute, dit Roy. Je vais chercher mes chaussures et venir t’aider.

L’expression du visage du garçon ne change pas mais il secoue la tête.

— Non, il me faut un pansement. Il lève son poing, le retourne et déroule son index.

Roy se penche vers l’avant et y jette un coup d’œil.

— Ah, oui. Il y a une coupure et ça saigne un peu. Ça fait mal ?

Le garçon secoue d’abord la tête, puis change d’avis et hoche la tête.

— D’accord. Attends-moi là. Roy pointe du doigt le petit banc en bois sous le porche. Je vais te chercher un pansement. Et ensuite nous pourrons aller à la recherche de ton chien.

Roy traverse le couloir pour se rendre à la cuisine et ouvre un tiroir. Il prend la boîte de pansements, ouvre le couvercle et verse les paquets individuels sur le plan de travail, cherchant la bonne taille.

Il se souvient encore de l’agréable sensation du pansement sur une petite plaie. Les vêtements trempés, un modèle réduit de yacht cassé et des genoux écorchés rapidement apaisés par la magie d’un pansement et quelques mots réconfortant.

Il prend deux des bandes les plus petites. En traversant l’entrée, il s’arrête un instant afin d’échanger ses pantoufles, qu’il place côte à côte dans le placard à chaussures, contre une paire de sandales.

— Allons-y, commence-t-il en se rapprochant de la porte.

Il n’y a personne sur le banc. Roy s’avance sous le porche et regarde tout autour du jardin. Le garçon est parti. Roy descend le chemin incurvé, devant un large assortiment de roses couleur rose magenta, bien fleuries et tellement lourdes que les tiges peinent à rester droites. Debout sur le trottoir, il regarde à sa droite, en direction du parc, et peut tout juste apercevoir la silhouette du jeune garçon. Il est trop loin pour que Roy puisse l’appeler et de toute manière, il est trop occupé à attraper un petit chien qui ne fait que tourner en rond autour de lui. Roy garde un œil sur eux une ou deux minutes, puis dans un soupir, il remonte le chemin bordé de fleurs et place les pansements dans la poche de sa chemise. 

Une fois à son bureau, il vérifie sa liste de choses à faire : rien qui ne peut attendre la fin de sa nage matinale. Il a commencé à monter les escaliers pour aller se changer lorsqu’il entend de nouveau le bruit.

Toc, toc, toc.

Roy n’est pas surpris en ouvrant la porte. Il savait qui il aurait en face de lui. Le garçon tient fermement un spaniel couleur fauve aux longues oreilles. Il se tortille et s’agite dans ses bras. Sa queue frappe contre son t-shirt et sa langue lui lèche le visage pendant que son corps lutte pour échapper à son étreinte.

Roy sourit à la vue du garçon au visage sérieux parvenant à peine à tenir le chien exubérant dans ses bras mais gardant tout de même son index blessé tendu.

— Avez-vous trouvé un pansement ? demande le garçon.

— Oui, et je vois que tu as trouvé ton chien.

—Oui. Puis-je avoir le pansement s’il vous plaît ?

— Le voilà, répond Roy.

Il sort un pansement de sa poche et est sur le point d’ouvrir l’enveloppe de papier mais le garçon s’approche et prend le pansement de ses mains.

— Je peux le faire tout seul.

— Mais tu portes le chien.

— Je rentre chez moi maintenant.

Le garçon se retourne et le chien jappe dans sa frénésie pour descendre et partir en courant.

En luttant pour le retenir, le garçon trébuche sur les roses, éparpillant un tapis de rose sur le chemin.

Une fois arrivé au portail il s’arrête brusquement et lance un « Merci. » sans se retourner.

Sa petite silhouette disparaît bientôt derrière les arbustes à fleurs qui bordent le devant de la propriété de Roy.

Roy se dit que tant qu’il est là il pourrait très bien faire un peu de nettoyage. Il va au garage par une porte latérale et prend sa pelle et sa balayette de jardin. De retour dehors, il commence à balayer les pétales abimés qui trainent désormais jusqu’au portail. Il se pose des questions sur le garçon. N’est-il pas un peu trop vieux pour demander un pansement pour une petite égratignure ? Et pourquoi vient-il toquer chez des inconnus en ces temps et à cet âge ? Mis à part cela, il est ravi que le petit ait pris le pansement.

Roy se penche et balaye les pétales dans la pelle. Il la porte de l’autre côté du garage et enlève le couvercle de son bac à compost. De minuscules mouches à fruits, se nourrissant des restes en décomposition, s’envolent et tournent en rond, dans l’attente d’un nouveau plat pour leur banquet. Roy disperse proprement les pétales meurtris, en couche égale, au-dessus des tontes d’herbes et des feuilles sèches, et remet soigneusement le couvercle en place. Il range la pelle et la balayette au garage et entend une voix juste au moment où il ferme la porte latérale à clé.

— Excusez-moi.

Roy lève la tête. Un grand homme, maigre, en tenue de course, remonte le chemin pour le rejoindre. Il respire fortement.

— Bonjour. Je suis Jack. On vient d’emménager mardi. Au bout de cette route. Je cherche mon fils. Et son chien. Son chiot, plutôt. Vous les avez vus ?

L’homme essuie la sueur de son front du revers de son poignet. Il est noir, comme son fils.

— Oui, je crois que je les ai vus. Un garçon mince ? Shorts et polo ?

— Oui, c’est lui.

Désireux d’aider, Roy s’avance vers Jack.

— Ne vous inquiétez pas. Il est en train de rentrer. Il s’est légèrement coupé au doigt, rien de grave, et il est venu à ma porte me demander un pansement.

Jack gémit.

— Combien de fois lui a-t-on dit de ne pas toquer ou sonner à la porte d’inconnus ? Il n’arrive pas à comprendre.

Ses mains, les doigts tendus, pressent ses tempes et il ferme un instant les yeux.

— Il peut toujours venir me demander de l’aide, dit Roy.

Il tend sa main pour la poser sur l’épaule de Jack, décide finalement de ne pas le faire et laisse son bras tomber.

Jack ouvre les yeux et le regarde.

— C’est bon, ce n’est rien, Roy sourit.

Jack lance un soupir, regarde ailleurs et essuie une nouvelle fois son visage.

— En fait si, c’est vraiment important. Ce n’est pas bien. Mais…

Il fait un pas dans l’allée puis se retourne pour être face à Roy :

— Je ferais mieux de vérifier si mon fils et son chien sont rentrés à la maison sains et saufs. Merci de votre aide. Je vous en suis reconnaissant. Vraiment.

Ils hochent la tête, en signe de compréhension ou d’adieu, ou les deux. Dans un mouvement synchronisé, ils se tournent, presque dos à dos, et s’éloignent l’un de l’autre : Roy pour rentrer chez lui, Jack pour aller chercher son fils.

C’est à ce moment qu’ils entendent, non fort mais bien distinct, le son de trois détonations aiguës.

Lorsque Roy se tourne vers le bruit, Jack s’est retourné pour le regarder : « Qu’est-ce que… » Son visage est crispé par la peur ou, peut-être, la colère.

L’instinct de Roy est de rassurer, mais avant d’avoir le temps de prononcer quoi que ce soit, ils entendent le hurlement des sirènes. Un cri résonnant de Jack brise le moment d’empathie qu’ils ont pu partager. Il descend la route à toute allure et disparaît.

Roy rentre chez lui et ferme la porte. Il marche lentement jusqu’au bout de la cuisine et reste debout un moment, les mains tremblantes posées sur le plan de travail, inspirant profondément dans l’espoir de calmer son rythme cardiaque.

— Sûrement pas, dit-il.

Il glisse les doigts d’une main dans sa poche et en sort le pansement non utilisé. Plus aucun souvenir de réconfort.

— Ça ne peut être lui.

Roy regarde dans le vide en direction du jardin. L’eau de la piscine est claire et calme. Il ne remarque pas l’absence de la feuille qui s’était posée sur la piscine ce matin-là.

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A propos de l’auteur•e

Helen Özbay

Il y a une demi-vie, Helen s'est installée en Turquie. Trouvant du travail comme professeure de langue et de littérature, elle a développé sa fascination pour le style, la structure et l'histoire. Aujourd'hui, en tant qu'éditrice de contenu pour un éditeur de manuels scolaires, elle cible les structures grammaticales et le vocabulaire des apprenants en langues. Dans ses propres écrits, cependant, elle cherche à comprendre les incidents inattendus et les personnes qui les vivent.