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Histoires globales, voix locales

|| La banlieue influence le monde

Des révoltes de 2005 à aujourd’hui, 15 ans d’état d’urgence

Par Walid Kachour

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Image tirée des Misérables © SRAB Films - Rectangle Productions Lyly films

Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents du Bas Clichy, trouvent la mort par électrocution à quelques mètres de chez eux. Ils se sont réfugiés dans un transformateur pour échapper à un contrôle policier. Un drame qui a amorcé une séquence de révoltes urbaines aux quatre coins de la France. Trois semaines révélatrices d’un malaise profond en France et commentées dans le monde entier. Mais qu’en est-il depuis ?

Novembre 2005. Je découvre la vie de grand garçon au collège Paul Bert de Drancy, ville séquano-dionysienne du nord-est de Paris. Une commune plus connue pour son rôle dans la Seconde Guerre que pour ses mentions dans la rubrique fait divers. Je vis alors un moment charnière de ma jeune existence : ma mère ne m’accompagne plus à l’école, je me fais de nouveaux amis et j’intègre un nouveau club de foot. Pourtant, du haut de mes 11 ans, l’excitation va vite laisser place à une atmosphère pesante.

Les nuits tombent à 18 h, avec leur lot de sirènes de police, et d’interpellations près des cités avoisinantes. Un climat tendu expliqué par le drame qui s’est noué quelques jours plus tôt. Le 27 octobre 2005, deux adolescents perdent tragiquement la vie. Ils s’appellent Zyed et Bouna et ont 15 et 17 ans. En voulant échapper à un contrôle de police après une partie de foot, ils se sont réfugiés dans un transformateur EDF. Leur copain, Muhittin Altun, s’en sortira grièvement blessé.

Le ballon rond est comme un trait d’union avec tous ces compagnons franciliens que j’aurais pu croiser au détour d’un tournoi inter-quartiers, moi qui commençais à saigner le bitume et le sable asséché du stade Auguste Delaune, au pied de mon HLM.

Dans la nuit du 30 octobre au 1er novembre 2005, une mosquée clichoise est attaquée. Une séquence qui amorce trois semaines d’insurrections, à l’échelle nationale, souvent qualifiées d’ « émeutes ». « Je préfère employer le mot révoltes. Le terme d’émeutes renvoie à une contestation gratuite du système et du cadre républicain » rappelle Mehdi Bigaderne, adjoint en charge de la ville de Clichy-Sous-Bois depuis 2008. J’ai pu parler à bâtons rompus avec l’élu dans une mairie étrangement vide. Notre dialogue franc et chaleureux tranche avec un après-midi d’octobre froid et pluvieux. Froid, le constat l’est tout autant quinze ans après. « Je n’avais pas de conscience politique mais en participant aux révoltes, j’ai pu la développer. La violence urbaine, c’était le dernier recours pour faire bouger les lignes et exploser le fameux plafond de verre auquel nos aînés se sont heurtés. Mais rien ou peu de choses ont changé. » déplore N, un quadragénaire habitant toujours dans le quartier de la Rose des Vents à Aulnay-Sous-Bois.

« Nicolas Sarkozy est en partie responsable de cet éclatement »

L’année 2005 laissait entrevoir des signaux d’alerte. « Il y avait une poudrière et les éléments pour qu’une étincelle se produise » développe Olivier Klein, maire de Clichy-Sous-Bois. En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, met fin à la police de proximité. Le 19 juin 2005, il déclare qu’il va falloir « nettoyer au Karcher » la cité des 4000 à La Courneuve. Deux jours avant le drame, le 25 octobre 2005, il déclare à une habitante d’Argenteuil qu’il va « débarrasser le quartier de la bande de racailles ». « Il est en partie responsable de cet éclatement en disant que la priorité des Français était l’insécurité, ce qui n’était pas le cas en 2005 » abonde Mehdi, intime de la famille Traoré.

Dans la foulée des événements, il cofonde, avec plusieurs camarades, le collectif AC Le Feu. L’association s’est donné pour mission de faire remonter la parole des quartiers populaires aux institutions. C’est avec cette ambition qu’elle a sillonné le pays, récoltant les avis des citoyens dans un tour de France des doléances. Un moyen, aussi, de changer l’image que les provinciaux se font de la banlieue parisienne. Vingt mille doléances seront récoltées en six mois à travers cent vingt villes. Loin des discours anxiogènes, les premières préoccupations sont l’emploi ou encore le logement. La sécurité arrive loin derrière. À l’issue de sa mission citoyenne, l’association a fait face au mépris des institutions et les doléances sont restées sans suite. Je revois encore Mehdi me mimer l’attitude de Jean-Louis Debré, alors président de l’Assemblée Nationale, lui demandant de déposer le document au gardien.

Le 31 mars 2006, le président Jacques Chirac promulgue la loi relative à l’égalité des chances. Directement orientée vers la jeunesse, elle permet l’apprentissage en alternance dès 14 ans ou encore la naissance des zones franches urbaines offrant subventions et allègements d’impôts aux entreprises qui viennent s’y installer. « Certaines mettaient simplement une boîte aux lettres pour profiter de ces zones sans y installer leur activité. Et même quand elles le faisaient, elles n'employaient pas les jeunes des quartiers » déplore le fonctionnaire territorial. Mais c’est l’article sur le « Contrat Première Embauche » qui cristallise la colère de la jeunesse française. Destiné aux moins de 26 ans, il prévoyait un rallongement de la période d’essai à deux ans (contre huit mois pour un CDI classique). Un délai durant lequel l’employeur pouvait licencier le jeune employé, sans justification. Après quatre mois de manifestations, l’exécutif retire le CPE en avril 2006. Un mouvement qui selon Michel Kokoreff, professeur de sociologie à l’université Paris 8 Vincennes—Saint-Denis, et qui travaille depuis trente ans sur les quartiers populaires, a permis d’élargir la colère issue des quartiers populaires vers la classe moyenne. « Le CPE a agi comme une contre-émeute et amené une autre jeunesse dans la rue : lycéenne, blanche, des classes moyennes complètement en décalage avec celle des banlieues. La tentative de réponse du gouvernement à la jeunesse populaire des banlieues a mis dans la rue une autre jeunesse. »

Redonner aux quartiers le « pouvoir d’agir »

Le sentiment de manque de considération et de reconnaissance est palpable dans les quartiers. « Notre démocratie représentative est malade. Il faut réfléchir à la façon de remettre le citoyen au centre du débat et des dynamiques politiques. » alerte Marie-Hélène Bacqué, professeure d'études urbaines à l'université Paris-Nanterre « Il faut créer des espaces de débats dans les quartiers populaires et ensuite que les gens portent ces voix-là au niveau national » ajoute-t-elle. La politique de la ville créée au lendemain des émeutes de la banlieue lyonnaise du début des années 1980, n’a pas répondu à cet impératif de participation.

C’est dans cette perspective qu’elle coréalise un rapport, avec Mohamed Mechmache, le président d’AC Le Feu, à partir de janvier de 2013. Une mission de six mois pour repenser la question de la participation des quartiers. Après de multiples réunions et rencontres avec des acteurs associatifs, des constats ont été établis et remis à François Lamy, ministre de la Ville. Parmi eux, le manque d’espaces de débat ou encore les effets néfastes de la mise en concurrence des associations, soumises à des logiques d’appel d’offres. Les trente propositions formulées en juin 2013 sont restées lettre morte, ou presque. « Nous ne sommes pas écoutés, donc à quoi bon s’engager dans la politique si c’est pour faire de la figuration ? » s’insurge notre Aulnaysien.

En bon journaliste curieux, je me suis demandé si ce rapport n’avait pas été suivi d’une réaction politique. Et je vois que deux mois après son rendu, le 2 août 2013, François Lamy présentait son projet de loi pour la ville. Promulgué le 21 février 2014, il concerne plus de 1500 quartiers prioritaires, identifiés par l’unique critère du revenu par habitant. L’un des éléments majeurs du texte, qui fait écho au fameux rapport, est la création des conseils citoyens. Ils introduisent le principe d’une « co-construction » de la politique de la ville avec les habitants, leur donnant un pouvoir d’agir sur la réalisation des projets touchant leur quartier.

« Ces effets d’annonces sont bien jolis, mais nous, on veut monter nos propres structures pour influer positivement sur nos quartiers et rendre tout ce qu’ils nous ont apporté de bon. Aujourd’hui on ne se sent pas assez soutenus » peste K, trentenaire habitant le Bas-Clichy. Les citoyens parviennent cependant à initier des projets, même si un accompagnement leur est bien souvent vital.

Celui de Nawufal Mohamed en fait partie. Le militant clichois a fondé l’association « Informer et agir dans les quartiers populaires » de laquelle a découlé la création du média « La chaise pliante » en 2020. L’idée ? Interviewer les acteurs des quartiers en bas des blocks assis sur une chaise pliante, relique symbolique de l’imaginaire banlieusard.

« On peut changer les façades des immeubles mais pas les problèmes qu’il y a dedans »

« Rénover les bâtiments on attend toujours » rappait le 113 sur « Les Princes de la Ville » en 1999. Cinq ans plus tard, un Programme National de Rénovation Urbaine (le PNRU) voit le jour. Il affiche la volonté de transformer les quartiers classés en « Zones Urbaines Sensibles » via la rénovation des logements et des équipements publics.
Le projet débute dans la ville où tout a commencé : Clichy-sous-Bois en décembre 2004. « Pour l’essentiel, on a fait ce qui était prévu. Qu’il y ait eu ou pas ce drame, les choses auraient été quasiment identiques en matière urbaine » relate Olivier Klein. L’édile, également président de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine, en charge de la mise en œuvre du plan, ne veut pas faire de la tragédie le symbole d’une politique urbaine, même s’il reconnaît qu’elle a permis une prise de conscience : « La mort dramatique de nos deux enfants et le contexte clichois ont mis la lumière sur ces quartiers-là. Plus personne ne pouvait ignorer ce qu’il s’y passait » témoigne l’élu au téléphone, la voix enrouée par une grippe.

Les opérations de désenclavement avaient pour ambition de favoriser la mixité sociale. Le plan de 12 milliards a bénéficié à 600 quartiers — 490 pour le ministère de la Cohésion des territoires — et près de 4 millions d’habitants. Un nouveau programme a démarré en 2014 pour compléter le premier. 10 milliards supplémentaires ont été injectés pour poursuivre l’effort, avec près de 450 quartiers concernés. Au 19 octobre 2020, le nouveau plan avait été enclenché dans plus de la moitié des Quartiers Prioritaires de la Ville. « Il s’agit, pour beaucoup, de villes et quartiers déjà touchés par le premier programme, qui était insuffisant. » détaille Olivier Klein. Pour Clichy, ce premier programme avait permis la sortie de terre de trois écoles et d’une crèche.

La rénovation urbaine n’est pas toujours suivie d’effets concrets sur le plan social. « On peut changer les façades des immeubles mais on ne change pas les problèmes qu’il y a dedans » renchérit Bacqué, jamais avare de phrases fortes. Tous s’accordent cependant pour dire que le plan apporte un réel confort au quotidien, mais qu’il n’a pas solutionné les problèmes de fond. « Ce n’est pas le RU qui règlera les problématiques sociales de premier plan, comme l’emploi des jeunes » souffle O. Klein.

La relation police-jeunesse toujours tendue

Les policiers qui ont voulu interpeller Zyed et Bouna ont été relaxés en mai 2015 par le tribunal correctionnel de Rennes. Les familles n’ont pas obtenu la moindre réparation financière et ne sont pas sûres de mener une nouvelle action en justice. « On n’a pas encore évoqué le sujet avec nos avocats, on ne discute pas de ça pour le moment. Ce n’est pas d’actualité, on a accepté la décision » témoigne avec dignité et résilience Siyakha Traore, le grand frère de Bouna. C’est un homme encore profondément touché qui a trouvé la force de m’accorder quelques minutes, malgré plusieurs hésitations. « Il y a des bavures policières et on ne sait même pas s’il y aura des réparations. Il y a de quoi se poser des questions sur le rôle du tribunal » ajoute Siyakha, presque résigné. « Attention, tout le monde n’est pas pareil au sein de la police. Il ne faut pas généraliser » tempère-t-il. Contrairement à Assa Traoré, consacrée en une du Time pour sa lutte contre les violences policières, il a choisi de ne pas s’engager sur le terrain de l’activisme : « On fait de la prévention auprès des jeunes. On essaie d’être bienveillant auprès des nôtres, de se remonter le moral mais je ne mène pas d’action spéciale ».

Vers un nouveau 2005 ?

« Ils ne veulent pas que ça brûle comme en 2005, pourtant ils font les mêmes erreurs » chantait le rappeur Ninho dans un titre en 2018. Une punchline qui fait écho au constat alarmiste dressé par les acteurs des quartiers populaires. Ces derniers n’excluent pas la résurgence de nouvelles révoltes de grande ampleur car les problèmes de fond perdurent. « La mixité sociale n’est jamais arrivée. Les habitants sont plus pauvres aujourd’hui qu’il y a quinze ans » peste Mehdi Bigaderne.

Une escalade des crispations, renforcée par le projet de loi sur le séparatisme présenté au Conseil des ministres le 9 décembre 2020. Il propose de renforcer l’ « arsenal de lutte contre l’Islam radical ». Emmanuel Macron a d’ailleurs fait allusion aux quartiers populaires, en proie à un manque de mixité qui « construit notre propre séparatisme » en concentrant les « populations en fonction de leurs origines ».

Parmi les mesures, la fermeture des lieux de culte qui prônent des discours jugés contraires aux valeurs de la République et la lutte contre les associations dites communautaires. Pour l’adjoint clichois, « on surfe sur l’actualité sans aller dans la lecture profonde. Les associations communautaires sont une solidarité de dernier recours face à l’absence de réponse républicaine. » Les phénomènes de radicalisation et de stigmatisation sont pour les acteurs des quartiers en partie le fruit d’une campagne médiatique et politique qui joue sur les peurs et le ressentiment des « quartiers prioritaires » dont la part des immigrés est trois fois plus importante que la moyenne nationale (26,7 % contre 9,3 %). « On fait des corrélations dangereuses avec les quartiers. En 2005, c’était contenu et circonstancié. Là, il se passe des choses chaque année et on n’en tient pas compte. J’ai peur de la tournure des évènements pour les prochaines années. » craint Mehdi, au ton beaucoup plus grave.

La famille de Zyed Benna qui ne se voyait pas continuer sa vie en France est retournée vivre en Tunisie. La famille Traoré, toujours en région parisienne, tente tant bien que mal de garder la tête haute. « C’est un drame avec lequel on essaie de vivre. On fait du mieux possible en dépit des difficultés qu’on traverse au quotidien » souffle Siyakha, la voix émue. « On a demandé justice et on n’a pas pu avoir ce qu’on attendait, que faire d’autre ? On ne peut pas se faire justice soi-même, on ne peut qu’accepter et être bienveillant pour les nôtres et pour les autres afin d’éviter que ce genre de drame ne se reproduise ». Ici réside tout l’enjeu pour les années à venir.

Ne ratez pas les prochaines frictions..!

A propos de l’auteur•e

Walid Kachour
Walid Kachour

Né dans la ville de Kylian Mbappé avec les initiales de Kanye West, le destin a fait de moi un fan de football et de hip-hop dès le berceau. Ce qui ne m'empêche pas de dribbler ma zone de confort pour m'intéresser à tous les sujets impliquant de profondes histoires humaines. Bref, un simple journaliste séquano-dionysien, caméléon sur les bords, autant à l'aise dans un stade, une fosse de concert ou à la table d’un restaurant. Avec l'émotion comme unique carburant.

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