Récit

J’ai plusieurs langues et elles sont toutes les miennes

La révolution et après ?

31/05/2024

On demande souvent à Diadié si, dans un futur proche, il compte écrire entièrement des romans en langue soninké ou en bambara, à l'instar d'autres écrivains africains ayant investi le champ littéraire avec leurs langues maternelles. Une question qui le laisse perplexe. Et si finalement le français n'était pas une simple langue d'écriture?

Juillet 2023.

« Ça sonne ! » Je fais mine de ne pas l’entendre. Mon colocataire, qui ne cesse de se plaindre de cette sale attitude de laisser le réveil sonner toutes les dix minutes au lieu de se lever, ou de l’éteindre simplement, vient toquer à la porte de ma chambre : « Diadié ! Ton téléphone n’arrête pas de sonner. Fais quelque chose s’il te plait ! » Dans cette supplication teintée d’exaspération, avec quelque chose dans la voix qui serait de l’ordre de la colère naissante, j’entends : « Si tu ne fais rien, je le prends et je le jette par la fenêtre » Il aurait raison de s’emporter. Mes yeux sont plissés. Je les frotte. Sa silhouette se détache de la porte entrouverte, et se déplace avec insistance vers ma table de nuit. J’ouvre clairement les yeux et glisse les doigts sur l’écran. Dans un mouvement lent et démotivé, je me redresse sur le lit. Le coloc retourne dans sa chambre avec un bon claquement de porte.

Premier réflexe après l’arrêt de l’alarme, je scrolle rapidement et vérifie mes notifications Facebook. Je titube pour sortir de ma chambre. Le temps de pénétrer dans la salle de bain, je lis la courte publication d’un journaliste.  C’est désormais officiel, à l’issue du référendum tenu un mois auparavant, il y a une langue rétrogradée, quelque part dans la vaste zone nommée Sahel. Une langue qui a perdu de son prestige et de son éclat à la faveur d’un référendum. Ce n’est pas encore une langue morte pour ceux qui veulent à ce jeu des langues sans âme. C’est la langue française tombée dans le ridicule seau de langue de travail. 

Pour ceux qui n’auraient pas suivi ce feuilleton, s’il s’agit d’une contorsion constitutionnelle, lorsqu’un gouvernement de transition torpille les lois fondamentales pour amnistier ses dirigeants et toiletter au passage le vieil habit juridique, ce qui n’était, dans un passé encore récent, qu’une illusion devient réalité.  Il est désormais possible de vomir tout ce que nous voulons, au sujet de la France et de l’Europe, et même de nos voisins soupçonnés d’actes malveillants, dans nos langues nationales devenues officielles.  

Ça me tombe dessus comme la guillotine d’un certain roi français après la révolution de 1789. Littéralement décapité par l’information, j’essaie de trouver d’autres publications, et effectue une recherche rapide sur Google. Je tombe sur deux articles qui mentionnent l’événement. Je n’ai pas le temps d’épiloguer. Je suis suffisamment en retard pour le travail. Il faut se doucher.

C’est désormais officiel, à l’issue du référendum tenu un mois auparavant, il y a une langue rétrogradée, quelque part dans la vaste zone nommée Sahel […] C’est la langue française tombée dans le ridicule seau de langue de travail

Fin septembre 2023

La nuit, les cauchemars l’emportent souvent, sous un ciel brûlant, les plaies béantes d’un peuple meurtri par les décennies de mauvaise gestion, les barques tombant au fond des rivières, et les rois sanguinaires maudissant les serfs qui gémissent, dans le désordre infini d’un pays perdu.  

Cela fait quelques jours que j’écris exclusivement en bambara urbain, cette langue hybride grand mélange du bambara issu des villages environnant Bamako avec toutes les langues internationales dont les locuteurs arrivent quotidiennement à l’aéroport Bamako-Senou. À la veille de la fête nationale, il me semble intéressant de sonder mes « amis Facebook » sur l’usage commun de notre parler majoritaire.  Les réactions ne se font pas attendre, du plus choqué au plus compréhensible. Certains de mes amis français sont dégoûtés et interloqués par cette nouvelle habitude et m’envoient des longs messages en privé. Parmi eux, deux ou trois reconnaissent qu’il s’agit sûrement d’un juste retour des choses, puisque de nombreuses personnes, à l’inverse d’eux, grands aristocrates dans la francophonie, ne comprennent pas la langue française ou la parlent mal, donc doivent tâtonner également pour comprendre et se faire comprendre. En revanche, une bonne partie s’interroge sur le basculement comme si un danger identitaire me guettait en pleine crise diplomatique entre les dirigeants Français et Maliens. J’essaie alors de leur expliquer qu’il ne s’agit pas d’un changement radical, que ma tentative n’a rien de politique (au sens diplomatique », mais qu’il s’agit de l’illustration virtuelle d’un trilinguisme quotidien. Rien ne change en vérité, j’utilise quotidiennement ces trois langues avec ma famille, mes amis ou de simples passants croisés dans les rues de Saint-Denis ; autant que ça se traduise sur le net. Mais c’est peine perdue !

Ils ont peut-être tort d’avoir eu raison trop facilement, car la petite bête noire qu’ils cherchent ne se trouve pas dans un conflit actuel, mais reste la résurgence d’un tiraillement ancien, par lequel sont passés d’autres francophones Africains, artistes, politiciens ou simples citoyens du « double-espace géographique ». Après tout, j’écris en français, depuis toujours, des romans qui sont publiés et bien accueillis dans le centre littéraire parisien. C’est-à-dire que je participe au rayonnement de la langue française à travers le monde, là où j’aurais dû utiliser celles de mon pays d’origine ; du moins celle qui est censée être ma langue parentale : le soninké. J’écris en français avec des boucliers, des armes à l’écriture blanche, une stratégie labyrinthique visant à détourner l’attention, à montrer patte blanche, page après page.  Mais j’ai beau user de toutes mes forces pour réinventer cette langue française, y injecter la morphologie du soninké ou du bambara, trouver une faille qui serait ma langue à l’endroit où celles-ci se croisent, rien ne pourra effacer ce fait : je suis un écrivain francophone.

Pourtant, j’ai essayé d’écrire en soninké et en bambara, plusieurs tentatives en prose poétique, en nouvelles ou par la réécriture de contes anciens, mais n’ayant pas les compétences rédactionnelles requises, la pensée et la parole se heurtaient à l’impossibilité de la trace écrite.

Les langues nationales étant devenues officielles, est-ce là l’occasion de renouer avec la forme écrite de ces langues nationales que je parle couramment ? Dans ce micmac de réflexion, un ancien professeur de soninké à l’INALCO refait son apparition. Il me confie suivre mes différentes publications, relève quelques fautes de grammaire, et dans la foulée m’envoie son numéro pour discuter au sujet de la graphie conventionnelle. 

Il y a cinq ans, bientôt six, lorsque j’ai entrepris de parfaire mes connaissances typographiques du soninké transcrit avec l’alphabet latin, à défaut de l’alphabet N’ko, c’est bien lui que j’avais contacté pour qu’il me mette en lien avec un enseignant de soninké. J’ai eu la possibilité d’être un auditeur libre dans un cours d’initiation. Évidemment, les enseignements auxquels j’ai assisté n’ont duré que le temps d’un semestre, mais c’était largement suffisant pour que j’y renonce. Les conventions autour de l’orthographe me semblaient trop scientifiques et pas très adaptées à un usage opérationnel. À quoi bon réapprendre une langue que je parle déjà, si c’est simplement pour écrire ?

Fin octobre 2023

Un mois a passé avant que l’heure de notre rendez-vous soit fixée. « Au père tranquille », les poignées de main sont franches. Je découvre la mine réjouie d’un élégant homme à la retraite. Son parcours est celui d’un coopérant passionné par les questions de développement. Après avoir passé nos commandes, il me fournit un paquet de documents et me montre des manuels d’apprentissage. Lorsqu’il me parle de son séjour au Mali dans les années 70-80, par le biais de programmes d’alphabétisation, j’écoute avec intérêt mais je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer, lui un Français peau pâle au milieu de paysans Maliens, avec ses tenues kaki de préférence et des grandes bottes noires. Je chasse très vite l’image stéréotypée qui tend à se construire pour me concentrer sur sa voix. 

Le verdict de son intervention est simple : « L’orthographe officielle des langues maliennes est trop scientifique, et n’est pas adaptée à l’usage moderne » Enfin, quelqu’un qui est d’accord avec moi, pensais-je. « L’usage de l’alphabet phonétique nécessitant un clavier spécifique reste un frein pour beaucoup » constate -t-il avec une voix amère. Il déploie toute une batterie de démonstration sur les choix de transcription phonétique auxquelles mon cerveau résiste. Le temps que le serveur apporte nos commandes, la discussion dévie vers une dimension politique de la langue, dans sa composante écrite. La position des uns ou des autres se justifie par leur rapport à la France. Le professeur soutient que : « les défenseurs de la méthode scientifique, les gagnants de la bataille, voulaient éviter toute ressemblance avec l’alphabet usé en France, de ce fait leur intention était de créer un modèle typiquement malien ; du moins africain selon leurs critères ».  Je ne suis plus capable de restituer les dates, les noms des protagonistes, et les villes où ont eu lieu les conférences et colloques, mais nous sommes tous les deux d’accord sur un point, les uns et les autres n’ont pas les mêmes motivations, et les profils se dégagent très vite.

Leur méprise est justifiée. Longtemps, le français a été présenté à tort comme « l’outil » qu’il fallait avoir pour être compté parmi les « grands quelqu’un » alors qu’il n’était qu’un outil parmi d’autres pour accéder au savoir comme le sont toutes les langues majeures de notre époque : anglais, arabe ou espagnol

Je lui présente les profils actuels ayant repris le flambeau des anciens. Il y a tout d’abord les néo souverainistes, qui, obnubilés par l’authenticité culturelle, rejettent tout ce qui peut avoir un phénotype occidental dans la langue. Ainsi, si l’on en croit les néo souverainistes, les diplômés francophones devraient être caduques, brûlés dans un autodafé de la liberté retrouvée pendant qu’une fanfare entonne l’hymne national, car ayant trop longtemps servis de faire-valoir à des occidentalisés déconnectés de la réalité.

Leur méprise est justifiée. Longtemps, le français a été présenté à tort comme « l’outil » qu’il fallait avoir pour être compté parmi les « grands quelqu’un » alors qu’il n’était qu’un outil parmi d’autres pour accéder au savoir comme le sont toutes les langues majeures de notre époque : anglais, arabe ou espagnol, dans lesquelles sont produites nuit et jour quantité considérable de savoirs. Donc, tous ceux qui ne possédaient à minima pas cette langue, ou ne semblaient pas la maîtriser étaient ostracisés, mis à l’écart de la fonction publique ou toute fonction politique importante. Il est normal alors que les néo souverainistes voient dans ce changement une revanche, un juste retour des jours. Mais ne rêvons pas, même chez les français, il ne suffit pas de parler la langue pour être « quelqu’un ».

De l’autre côté chez les nationalistes modérés (est-ce que ça peut exister ? », on attend, on espère voir émerger des grandes écoles et autres instituts prestigieux donnant des cours intégralement en langues « nationales » officielles,  pendant lesquels n’importe quel étudiant aura la liberté de produire son mémoire ou sa thèse de doctorat en bamanan, fulfuldé ou tamasheq,  afin que les ennemis de notre authenticité, depuis leurs positions, tremblent face à cette nouvelle vague de mots inconnus dans leur dictionnaire, comme au bataillon d’une nouvelle lutte entre les langues dans nos bouches.

Le seul avec lequel je ne serai pas d’accord est le bourgeois intellectuel lambda. Que dis-je. Excusez-moi ! Disons-le de manière moins marxiste avant qu’on ne m’accuse d’intelligence avec l’ennemi occidental, le membre lambda de l’élite dite intellectuelle ayant construit tout son prestige et sa popularité sur l’usage du français, et qui s’étant réveillé avec une grand soif de réaffirmation de sa pleine identité africaine, adhère volontairement à cette nouvelle configuration linguistique. Depuis son duplex californien ou perché dans son appartement parisien, entre deux mails en anglais et la lecture de son roman feel-good en russe, il encourage le peuple à soutenir ce changement linguistique, car se trouverait là sa souveraineté vis-à-vis de l’impérialisme Français. Dans sa lancée, il convainc également le semi-lettré généralement installé en Europe et dont l’activité principale est d’être « Vidéoman ». Ensemble, ils forment un duo certes improbable mais efficace.  Ainsi, ils font des directs sur les réseaux sociaux assis devant un grand drapeau malien dans le seul but de créer un déluge identitaire visant à emprisonner les autres dans une prison linguistique nationaliste, tout en continuant à envoyer leurs propres progénitures dans des écoles internationales à grand frais.

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Le professeur me fait revenir à l’interrogation principale : « Et si nos usages numériques l’emportaient sur la raideur académique ? » Je suis plutôt optimiste, comme si du jour au lendemain, nous allions prendre exemple sur les Sénégalais qui écrivent essentiellement en wolof dans leur échange sur les réseaux sociaux, au point de nous agacer, car ne comprenant pas cette langue, nous passons à côté de certaines actualités chaudes. Le professeur m’encourage à persévérer sur cette voie. Je lui dis au revoir, et me voilà reparti avec la mission de bambariser internet.

Quoi qu’il en soit, si l’on réduit la langue française à une langue coloniale dont il faudrait nécessairement se débarrasser, alors on peut ici et maintenant, arracher de notre quotidien n’importe quel mot issu de sa présence. On nous dira évidemment de ne pas être lâche, d’affronter le changement avec nos propres linguistes et experts de la langue dont l’essentiel de la mission consistera à vulgariser tous les néologismes scientifiques et littéraires élaborés depuis leur centre de recherche et de perfectionnement sur la langue.

Ceux qui, comme nous, malheureux auteurs dans cette langue mal-aimée, qui continuons à célébrer la langue de l’anciennement envahisseur et nouvel ennemi désigné, sommes voués à un tiraillement perpétuel. Quelle langue est la nôtre ? 

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