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|| La révolution et après ? S5

En Ukraine, les jeunes tournent le dos à la langue russe

Portrait Laure Delacloche

Par Laure Delacloche

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L’Ukraine est un pays de facto bilingue, où de nombreuses familles parlent russe. Mais depuis le début de l’invasion, les jeunes ukrainiens russophones délaissent progressivement la langue de leurs parents, qu’ils voient désormais comme celle de l’agresseur. Ils font le choix conscient de parler ukrainien au quotidien.

“J’ai pris la décision de ne plus parler russe après les événements de Bucha et d’Irpin… Une petite voix dans ma tête me disait que c’est avec cette langue que les Russes nous tuent”, raconte Olga Ivanova. La mère et la soeur de cette jeune femme de 25 ans ont fui la guerre en Belgique, tandis qu’elle est restée à Kiev*

À la maison, elle parle russe : ses grands-parents paternels sont Russes. Venus en Ukraine pour étudier à l’époque soviétique, ils s’y sont installés. En revanche, dans l’agence gouvernementale où elle travaille, Olga Ivanova utilise l’ukrainien, une obligation légale depuis 2019 pour toutes les institutions, dans l’exercice du pouvoir de l’État et des collectivités locales, ou encore, en entreprise.

Après les massacres d’avril, au cours desquels des centaines de civils ukrainiens ont été abattus par l’armée russe, “j’ai annoncé à mon père que je ne parlerai plus russe. Il l’a bien pris. Désormais, il parle ukrainien avec moi, même si à 50 ans, c’est compliqué pour lui d’apprendre une nouvelle langue.” A l’oreille du touriste, les deux langues sonnent similaires, mais elles diffèrent en réalité autant que le français et l’espagnol.**

Parmi la jeunesse de Kiev, le mouvement vers l’ukrainien semble collectif. Baignant dans des cercles plutôt russophones, les fils de discussion d’Olga sur Telegram ont progressivement migré vers l’ukrainien depuis février. 

Ce changement n’est pas isolé, mais observé à l’échelle du pays : 26% des Ukrainiens parlaient russe fin 2021, contre 18% après l’invasion de février, selon le centre de recherche en sociologie Rating group.

Être russophone, “le résultat de politiques de Moscou”

Expansion, répression, développement… La langue ukrainienne connaît depuis longtemps ce ballottement, reflétant l’histoire d’un peuple dont la nation n’est véritablement née qu’en 1991, lorsque l’empire soviétique s’effondre. L’ukrainien est interdit dès le XVIIe siècle, alors que l’Ukraine est partagée entre la Pologne et la Russie, elle n’est de nouveau autorisée dans les écoles qu’en 1917, explique Natalya Shevchenko, responsable de la section Russe et Ukrainien de l’Université Lyon 2, dans un article intitulé “L’histoire du bilinguisme en Ukraine et son rôle dans la crise politique aujourd’hui” (1). Entre 1917 et 1920, l’Ukraine est indépendante et sa langue se développe, puis la République socialiste soviétique d’Ukraine est créée en 1922. Sous le joug soviétique, la langue est d’abord encouragée, puis férocement réprimée sous Staline (1), qui organise une “assimilation linguistique (...) accompagnée d’une terreur inouïe” à partir de 1933, décrit Natalya Shevchenko. 

Toujours politisée, la langue est, selon les moments, réintroduite dans les écoles et les médias, avant d’être de nouveau interdite. En 1989, la langue ukrainienne devient la langue officielle du pays, mais le bilinguisme et la question de la place du russe restent depuis régulièrement évoqués lors des échéances électorales. 

 

Stas***, 27 ans, ressent directement l’héritage de cette lourde histoire. “Le fait que nous soyons russophones dans ma famille, sans avoir de racines russes, est le résultat d’une série d’injustices historiques et de politiques de Moscou dirigées contre notre nation”, explique-t-il depuis la République Tchèque - pays quitté depuis cette interview pour le Portugal. Originaire de Kiev, lui et sa compagne se sont retrouvés “enfermés en dehors du pays” quand la guerre a commencé. Depuis, il twitte rageusement sur le traitement médiatique du conflit, qualifiant la Russie “d’empire fasciste génocidaire”. Il a aussi lancé une plateforme pour expliquer la guerre dans son pays. 

En grandissant, il s’interroge sur cet apparent paradoxe : “nous parlons tous bien Ukrainien, mais nous continuons d’utiliser le russe alors que nous sommes, contrairement à ce qui est souvent dépeint dans les médias, pro-Ukraine.” Stas a le sentiment d’un regret familial : régulièrement, la question de parler davantage ukrainien revient lors des réunions de famille. Une ambivalence qui reflète l’histoire du pays, tiraillé entre l’héritage du passé et l’aspiration à rompre les liens avec la Russie.

En mai 2012, le jeune homme a 17 ans et a certainement vu cette scène incroyable à la télévision : une grande bagarre éclate entre députés au Parlement, quand le gouvernement veut faire adopter une loi permettant au russe de bénéficier de facto du statut de langue officielle aux côtés de l’ukrainien dans une majorité de régions du pays. Poings levés, boutons de chemise arrachés, les députés du président pro-russe Viktor Ianoukovytch et l’opposition pro-européenne s’affrontent physiquement sur la question de la place des langues en Ukraine. 

Dix ans après, Stas a sauté le pas. “Chaque nouvelle atrocité, chaque nouveau crime de guerre me fait rejeter les Russes et me concentrer sur la partie de mon identité qui n’est pas liée à eux.” Le jeune homme, qui travaille comme rédacteur, fait désormais le choix conscient de parler Ukrainien au quotidien, même s’il parle encore “un mélange” : “c’est situationnel. Il m’arrive de commencer une conversation avec ma mère en Russe, et elle répond en Ukrainien”. Au terme de quelques mois, cette démarche porte ses fruits : “de plus en plus de pensées me viennent en ukrainien et je ne laisse plus les situations décider à ma place”. Rappelant qu’il a été scolarisé en ukrainien et qu’il est entouré de contenus dans cette langue, il estime que ce changement “n’est pas une réinitialisation complète de [son] système cognitif”. 

En réalité, ce n’est pas la première fois qu’il réfléchit à sa langue et son identité : d’autres soubresauts remontant aux années 2010 l’y avaient déjà plongé. En novembre 2013, le refus du gouvernement ukrainien de signer un accord d’association avec l’Union européenne, pourtant adopté par le Parlement, se mue en manifestations : c’est Euromaidan, qui devient “la révolution de la Dignité”, violemment réprimée en février 2014. Au même moment, la Russie s’empare de la Crimée, puis commence une guerre dans le Donbass. “En 2014, je n’ai pas ressenti de changement dans la perception du russe, à l’époque, changer de langue n’était pas un choix si répandu.” 

Le précédent de la place Maidan

Si peu répandu que Maria Sigov s’était alors sentie très seule. A 15 ans, cette ukrainienne russophone se trouve place Maidan et aide au transfert des blessés vers les hôpitaux. “En rentrant, je me suis allongée sur mon lit, et j’ai réalisé non seulement que je n’avais aucune idée de quelle serait ma nationalité dans le futur, mais aussi que je voulais que mes enfants parlent ukrainien. Quand j’ai ouvert la porte de ma chambre, j’ai décidé de ne plus parler qu’ukrainien.”

Pour l’adolescente, c’est “un choix du cœur" qu’elle ne relie alors pas à des raisons politiques, mais il s’est révélé très rude. Ses souvenirs d’enfance sont reliés au russe. Il est arrivé qu’en pleine dispute avec sa mère, elle ait été obligée de s’arrêter pour traduire un mot ou deux ! “Mes parents ont eu du mal à l’accepter. Certains de leurs amis m’ont conseillé d’arrêter car ça ne semblait pas naturel. L’ukrainien est encore perçu comme une langue de zone rurale.” A chaque mot russe prononcé, Maria Sigov s’oblige à faire des pompes pour changer ses habitudes. “Je suis devenue une nouvelle personne en parlant Ukrainien : je me suis soudainement sentie isolée dans des situations de groupe russophone et… il a fallu que je traduise toutes mes blagues !”

Depuis, elle est devenue psychologue. Dans le changement de langue de ses compatriotes comme Stas et Olga Ivanova, elle voit “de la psychologie de groupe”. “Nous sommes des êtres sociaux qui avons un besoin de sentiment d’appartenance. Aujourd’hui, appartenir à l’Ukraine est devenu une question de dignité, et utiliser notre langue est une façon de se rapprocher des héros qui défendent le pays.” C’est aussi une façon de prendre ses distances avec l’agresseur.

Intimement, elle associe désormais la langue ukrainienne à sa sécurité jusque dans sa chair. “En février, j’ai passé plusieurs semaines dans ma cave avec ma famille, avant de fuir vers l’Allemagne. La route a été horrible, nous avons eu peur de tomber en panne d’essence et d’être pris pour cible. Je ne me suis sentie en sécurité que lorsque j’ai enfin entendu les soldats parler ukrainien.”

Un peu envieuse de ce changement collectif au sein de la jeunesse de Kiev qui lui aurait tant facilité la vie en 2014, Marie Sigov s’enthousiasme de “ce changement incroyable”. 

Un boycott culturel

“Depuis l’invasion, il y a une certaine tension autour de la langue”, observe Olga Ivanova. “Pourquoi certaines personnes parlent encore Russe ? C’est une bonne question… mais on ne peut pas demander aux personnes russophones qui ont tout perdu et qui sont traumatisées de parler une autre langue. Après la victoire, nous pourrons reprendre cette conversation.” 

Plutôt que de demander des efforts à ses compatriotes, la jeune femme s’est lancée dans un boycott et a décidé de “changer de culture”. Finies, les recherches Google en russe, de peur de “tomber sur de la propagande”. Olga Ivanova évite aussi désormais les chanteurs et les auteurs russes. Elle n’est pas seule dans cette démarche : en août 2022, plus de 40% des ukrainiens avaient arrêté de regarder des séries russes ou d’écouter de la musique russe, selon l’enquête de Rating group. La préoccupation semble être remontée jusqu’au Parlement : en juin, deux lois ont été adoptées pour restreindre l’importation de livres publiés en Russie et en Biélorussie, ainsi que pour interdire la musique russe postérieure à 1991 à la télévision, la radio, dans les écoles et les lieux publics et les transports. “La guerre crée des mouvements radicaux, et nous essayons de découvrir notre identité”, résume Olga Ivanova. 

*Entre notre entretien et la publication de cet article, la jeune femme est elle aussi partie en Belgique

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“Du point de vue lexical, l’ukrainien et le russe coïncident à 70,5 %, selon l’étude de Koptilov (1995, p. 72) ; tandis que la coïncidence entre le français et l’espagnol, par exemple, est de 75 %, celle entre le français et l’italien de 89 %, selon les données rassemblées par Lewis (2009)”, selon Natalya Shevchenko, responsable de la section Russe et Ukrainien de l’Université Lyon 2.

***Stas n’a pas souhaité que son nom de famille apparaisse

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A propos de l’auteur•e

Portrait Laure Delacloche
Laure Delacloche
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Arrivée au Liban en 2011 presque par hasard, mon esprit n'en est jamais tout à fait reparti depuis. J'aime disséquer la complexité de ce pays, puis la raconter en m'appuyant sur des histoires humaines. Je suis journaliste indépendante et j'écris sur d'autres sujets que le Liban, tels que la fabrication des politiques publiques et le handicap.