Rio de Janeiro. Izadora vient d’avoir 21 ans. Dans une ville où le chaos n'est jamais loin de l’emporter sur la beauté, elle s’apprête à passer les examens d’entrée pour l’université prestigieuse dont elle rêve depuis toujours. Des favelas aux plages de sable fin de La Zone Sud, comment passer “de l’autre côté” quand on vient des quartiers les plus pauvres ?

Chapitre 1 – Villa Kennedy

À 21 ans, Izadora n’est plus la petite fille que sa sœur Fabiana sauve de la noyade un jour d’été austral. Cette fois, elle se jette dans le grand bain toute seule : les épreuves d’admission pour une prestigieuse université de la Zone Sud. Le bout du monde pour Iza. Surtout quand la favela où elle habite croule sous les eaux …


Izadora ne se souvient pas de l’âge qu’elle avait lorsqu’elle a vu la mer pour la première fois. Six ou sept ans. Dans ces eaux-là. Un jour d’été austral au milieu des années 90.

Mais elle se souvient très bien de cet éblouissement intense, infini. Du soleil qu’elle a bu. Avec ses yeux ou ses lèvres. Elle ne sait plus. Elle croyait le connaître ce soleil carioca… Elle n’en connaissait que son versant vengeur. Son versant Ouest. Celui qui cogne l’asphalte et les têtes, vous mord sans remords de novembre à février, vous fait suffoquer dans ces trop longs trajets en bus sur l’Avenida Brasil… Son versant plus clément, son versant Sud, elle le découvre ce jour-là : il le garde pour ces corps souples, dorés, triomphants de vie, étendus sur ces bandes blanches, Copacabana, Ipanema… Qu’Izadora foule timidement de ses pieds couleur caramel.

— Est-ce que c’est du sucre ?

À la question, son père s’esclaffe d’un rire puissant, presque aussi intense et infini que ce soleil qu’elle n’en finit plus de boire. Mais non, c’est du sable, minha princesa pretinha (« Ma petite princesse noire »). Le plus beau sable du monde, celui de notre merveilleuse ville de Rio de Janeiro. Sa bière Brahma sortie de la glacière, le voilà désormais l’homme le plus heureux du monde. S’autorise presque la nostalgie : Quand j’avais ton âge, j’habitais tout près d’ici, tu sais… Avec les copains, on descendait du morro (« colline ») les dimanches pour se baigner. Et puis, on a dû tous déménager. Après l’incendie.

Sa mère, elle, est trop affairée à installer ce qui s’apparente à un campement pour céder à l’émerveillement. Tant que dans ce territoire, elle n’aura pas délimité leur espace, que ses filles ne seront pas comme il faut — cheveux, maillot de bain, son de leur voix… rien ne doit trop se voir, rien ne doit dépasser — la mère se sentira malaisée, assiégée. Elle gardera dans les oreilles le bourdonnement de ces remarques qu’on lit dans un regard, dans un sourire trop appuyé. Comme celles des maîtresses de maison de la Zone Sud qui trouvent toujours à redire sur la façon dont la mère d’Izadora s’acquitte de ses tâches d’empregada (« employée de maison »).

Sa sœur, Fabiana, sa fausse assurance d’adolescente bravache de la Villa Kennedy, domine la plage d’un seul regard, toise ceux pour qui être ici va de soi, freine sa mère dans ses ardeurs de conformité, tempère l’enthousiasme de son père sur un air de pop brésilienne qui flirte avec le funk de la favela : 

Rio 40 graus / Cidade maravilha / Purgatório da beleza / E do caos 

(Rio 40 degrés / Ville merveilleuse / Purgatoire de la beauté / Et du chaos)

Oui, Izadora veut boire tout le soleil ce jour-là. Et toute la mer aussi. Ses parents en ont la frayeur de leur vie. Échappant un instant à leur surveillance, le chaos va l’emporter sur la beauté. Fabiana plonge sans douter, la repêche du fond des eaux. Lui fait cracher tout le sel de la mer et de son innocence. Personne ne lui prendra sa sœur. 

***

Avril 2009. Voilà longtemps qu’Izadora n’est plus une enfant.

Elle vient d’avoir 21 ans.

Mais aujourd’hui encore, elle voudrait boire tout le soleil du versant sud.

Dernier jour de vestibular, dernières épreuves d’admission pour cette université réputée de la Zone Sud, c’est l’occasion ou jamais… Cette fois, ça doit marcher.

Foco. Força. Fé. Détermination. Force. Foi.

Elle s’y prépare depuis trois ans.

Elle a suivi les cours du pré-vestibular (« cours préparatoire ») communautaire du Professeur Costa, cumulé les nuits blanches à étudier, les boulots mal payés pour mettre de côté, rempli tous les dossiers de bourses possibles, envoyé tous les justificatifs…  —  c’est fou le nombre de papiers qu’il faut fournir pour prouver ce que d’ordinaire on ne cesse de vous jeter à la figure…  Et les fêtes ? Elle a renoncé à un nombre incalculable de fêtes, d’occasions de s’amuser, de garçons qui avaient de si jolies bouches, sans parler du reste…

Mais la voilà ramenée au point de départ : elle est bloquée sur le versant ouest.

Hier, Rio a pleuré toutes les larmes de son corps. Des maisons se sont écroulées sur les collines de la Zone Ouest, de la Zone Nord.

Certains ont tout perdu. Leurs biens, la vie.

Izadora n’a pas dormi de la nuit, le bruit de la pluie sur leur toit en tôle, déflagrations presque aussi effrayantes que l’écho de ces fusillades où des adolescents-soldats fins comme les semelles de leurs Havaianas se disputent la domination d’un territoire, d’un commerce, d’un moyen de survie…

Au petit matin, les murs sont toujours là.

De sa fenêtre, le spectacle irréel d’une barque. S’y entassent des pompiers. Elle sillonne les rues de la favela Villa Kennedy. Rua Zâmbia (Zambie), Rua Sudão (Soudan), Rua Congo, Rua Camarões (Cameroun)L’Afrique n’est plus seulement un lieu fictif accolé à des noms de rues depuis que celle-ci a envahi son quartier sous la forme de petites rivières rouges et boueuses. 

Si peu désirable Afrique.

Une association mentale tirée de ces reportages sur lesquels on zappe le temps de la pub pendant Domingão do Faustão et autres programmes délicieusement abrutissants, qui ont fait dire à sa mère, d’une voix naïve : « On ne s’en sort pas si mal, ici, finalement… Dieu bénisse le Brésil », et Fabiana, de répondre d’une voix sèche : « Devant leur télé, là-bas, ils disent peut-être la même chose de nous… »

De petites rivières rouges qui donnent corps à l’autre partie de ses angoisses : la circulation des bus est très perturbée dans la Zone Ouest. Des embouteillages monstres là où les voitures peuvent circuler.

Izadora sent son souffle devenir court, une ligne de douleur se dessiner du front à l’arrière de sa tête.

Mourir. Un instant, elle voudrait mourir. Juste un instant. Mourir pour ne plus avoir à penser.

Foco. 

Força.

Fé. 

Foco. 

Força. 

Fé. 

Foco. 

Força. 

Fé. 

Se répète-t-elle compulsivement pour ne pas céder à la panique.

Sur le mur du salon, une photo de son père défunt s’essaie à la rassurer. Dans la chambre, sa mère murmure des bénédicités. Jésus peut tout, croit-elle. Sur l’écran de son portable, Fabiana ne l’a pas attendu. Comme hier, elle échafaude un plan pour la sortir des eaux : « Rendez-vous sur la Praça (“place”) Miami, devant la statue. »

Mais comment descendre la rue sans finir les jambes trempées ? Elle a à peine le temps de se poser la question qu’on toque à la porte. C’est la voisine : « Fabiana m’a dit que tu aurais besoin de ça… » Son mari est gari (« éboueur »). Elle lui tend une paire de bottes en plastique, celle qu’il garde en réserve. Izadora se confond en remerciements. La voisine la rabroue gentiment : « C’est Dieu qui donne. »

Elle les enfile comme des échasses, parvient à descendre la rue sans chuter.

En contrebas, une voix masculine persifle :

—  Patricinha (« Marie-Chantal ») Kennedy….  Quelle démarche, un vrai défilé ! Tu vas où là comme ça, à la fac ou à la fashion week ?

—  Edilson, qu’est-ce que tu fais là ?

Le jeune homme flanqué d’un maillot de football rouge et noir — Flamengo, forcément — un sourire aussi large que ses épaules, rétorque :

—  À ton avis ? C’est ta sœur et sa tête dure. Elle ne pouvait pas venir… Elle m’a réquisitionné… Et la camionnette de mon oncle, avec ! On dirait qu’elle n’a jamais entendu un « non » de sa vie, celle-là !

La bonne humeur d’Edilson est communicative. Izadora sent son mal de tête se dissiper. Ils se dirigent vers le véhicule. Au centre de la place derrière laquelle Edilson s’est garé, se dresse, sur un monticule de béton, au milieu d’un carré grillagé, la statue de la Liberté, réplique de sa cousine new yorkaise. Un enclos dans un enclos. Sa robe couverte de graffitis, elle a encore plus triste mine en ce jour de pluie. Izadora s’arrête un instant. Edilson, tapant, un grand coup sur le grillage pour la sortir de sa rêverie fait remarquer, goguenard :

—  Ils ont mis des barreaux encore plus hauts, ils ont eu peur qu’elle s’enfuie, elle aussi !

Izadora a un sourire pour toute réponse.

Elle repense à ce jour, il y a trois ans, où elle a fait le tour du quartier avec le Professeur Costa et les autres élèves du pré-vestibular comme si elle le découvrait pour la première fois. 

Le doctorant en Histoire à l’initiative du Programme visant à aider les jeunes de la communauté à accéder à l’université, bien avant les politiques institutionnalisées par le Gouvernement Lula, faisait un point d’honneur à raconter l’histoire du quartier. La légende disait que ce trentenaire, fils de domestiques émigrés du Nordeste avait appris à lire seul. Comme une sorte de Christophe Colomb qui aurait découvert un nouveau continent de la connaissance à la rame de ses seuls efforts. C’est Fabiana qui lui avait raconté cela du ton du conte. Le Professeur était bien la seule personne dont sa sœur ait jamais parlé avec une telle dévotion. Une figure tutélaire qui avait inspiré à Fabiana sa vocation d’enseignante et ses divers engagements dans la communauté. Même Jésus n’avait pas le droit à de telles faveurs. Sa mère s’en méfiait. Il ne croit en rien à part lui-même, disait-elle. Elle aurait préféré que son action soit chapeautée par la paroisse du Pasteur Eraldo. Mais enfin… elle ne pouvait nier l’efficacité de ses méthodes : Fabiana était la première personne de la famille à être sortie diplômée de l’Université. Dieu comprendrait.

Devant la statue de la liberté, le Professeur demanda aux étudiants s’ils savaient pourquoi leur quartier s’appelait « Villa Kennedy ». Silence dans l’assistance. Tout lieu a une histoire, ne pas savoir d’où l’on vient, c’est renoncer à la moitié de qui on est. Son exposé fut parsemé de ce genre de maximes dont Izadora se demanda si le Professeur les avait inventées ou s’il les sortait d’un livre… Ainsi elle apprit que leur quartier avait pris ce nom en hommage au Président américain d’alors, John Fitzgerald Kennedy, décédé deux mois avant l’inauguration. Il a été assassiné dans sa voiture, commenta un des étudiants qui avait apparemment entendu parler de lui dans un film sur une belle blonde, une starlette… Dans le contexte de la guerre froide, après la révolution cubaine, son programme « Alliance pour le Progrès » avait été lancé pour financer divers projets en Amérique latine avec pour objectif de « freiner l’avancée du communisme ».

Au ton du Professeur, Izadora ne sut pas dire s’il considérait cela comme une bonne ou une mauvaise chose… Enfin ce qui est certain c’est que le gouverneur de l’État, Carlos Lacerda, considéra l’opération comme un grand succès : 5 509 logements disposant d’eau potable, d’électricité et d’un système d’égouts, des rues, une place… Un vrai luxe, estima-t-il, pour les ex-habitants des favelas de la Zone Sud. Aux esprits chagrins qui arguaient que les habitants avaient été délogés de force, et que la desserte des lieux — deux heures et demie en transport du centre-ville ­— risquerait de rendre difficile leur quotidien, le gouverneur rétorqua : Ce n’est que le début… Demain, même les habitants de Leblon et Ipanema voudront habiter ici ! Bientôt, promis, il y aurait un centre d’artisanat et de services communautaires, des exploitations agricoles, une usine textile, une boulangerie, des écoles, une crèche, des terrains de sport, un cinéma… et même, une piscine !

À l’entendre, en ce 20 janvier 1964, c’était le Carnaval avant l’heure.

Dans l’euphorie ambiante, pour que l’hommage soit complet, le gouverneur songea à faire sculpter un buste du Président américain, Abraham Lincoln qu’il placerait sur la place centrale qu’on nommerait Praça Miami. Mais il trouverait encore mieux : dans le jardin de la famille Paranhos, de riches propriétaires terriens de la Zone Sud, trônait une réplique miniature de la statue de la liberté faite de la main même du sculpteur français ‎Frédéric Auguste Bartholdi‎ — une commande des Paranhos pour commémorer les dix ans de la proclamation de la République du Brésil.

Quand les techniciens américains revinrent deux ans plus tard, en 1966, ils constatèrent que rien des travaux promis n’avaient été menés… et que si, Praça Miami, la statue trônait toujours, l’idéal de démocratie et de liberté qu’elle symbolisait n’avait plus le droit de cité : les militaires avaient renversé la République…  « pour freiner l’avancée du communisme ». Cette fois, Izadora n’eut pas beaucoup de doute sur l’opinion du Professeur Costa.

La dictature a duré jusqu’en 1985. La République est revenue. La desserte du grand ensemble, elle, n’a pas changé : au milieu de l’Avenida Brasil, au bord de la camionnette, ses oreilles pleines des PutaQuePariu (« Bordel de merde ») d’Edilson— des jurons contre le flux des voitures qui n’avancent pas, contre le sort, surtout — ses mains crispées sur ses genoux, la mer n’a jamais semblé aussi loin à Izadora. 

La possibilité d’un autre futur, aussi.


Chapitre 2 – Cours, Iza, Cours


C’est le jour de l’examen. Celui de toute une vie. 15 min de retard, et Izadora n’aura plus le droit de passer l’épreuve. Coincée dans les bouchons causés par les inondations, elle perd espoir. Mais pour Edilson, son ami de la Villa Kennedy qui l’y emmène, hors de question de renoncer! Foco. Força. Fé.



48 minutes. C’est le temps qu’il reste à Izadora pour rejoindre la salle d’examen.

À l’Avenida Brasil succède la voie express, Linha Vermelha, qui longe la mer pour descendre vers le versant sud de la ville, mais le trafic reste toujours aussi ralenti sur la piste détrempée. Edilson a beau klaxonner, rien n’y fait. Il allume la radio comme on cherche une diversion. Jorge Ben Jor traîne sa voix éraillée sur un air de samba triste :
Chove Chuva / Chove Sem Parar 

(Il pleut la pluie / Il pleut sans s’arrêter)  

Plombant.

S’il s’est arrêté de pleuvoir, le ciel est toujours plein de ces nuages dont Rio de Janeiro ne sait jamais que faire. Rio est une ville faite pour le soleil comme certaines personnes ne sont faites que pour la joie. Hors de ces conditions, elles déambulent, perdues. La ville a mille distractions, seul le soleil lui donne une raison d’être.

Sur leur gauche, de l’autre côté de la bande d’eau, sur l’Île du Gouverneur, l’aéroport international de Rio, Galeão. Izadora regarde les avions décoller, insolents de facilité.

—   Laisse tomber, on ne va jamais y arriver, murmure-t-elle.

—   Quoi ? Bien sûr que si, on va y arriver ! Peut-être, avec un peu de retard, mais on va y arriver.

—   Si t’arrives avec plus de quinze minutes après le début des épreuves, ils ne te laissent pas rentrer.

—   Et donc, voilà juste comme ça, tu voudrais renoncer… Trois ans que tu te prépares à cette épreuve, et là, t’y es enfin, tu t’es qualifiée pour la deuxième phase… En plus, à la meilleure université…

—   Et avec une bourse intégrale… 

—   Et tu veux laisser tomber… Mais c’est à l’hôpital psychiatrique que je te dois t’emmener, minha filha (« ma fille ») !

—   Mais non, je ne laisse pas tomber… Je suis juste fatiguée de toute cette pression. Tout le temps.

—   J’veux rien entendre… Tu seras fatiguée, demain ! Aujourd’hui, tu vas aller à cette foutue épreuve et tu vas la réussir !

Izadora se passe les mains dans ses tresses, souffle un grand coup. Edilson, sur sa lancée :

—   Ce que tu fais, tu le fais pour toi. D’abord pour toi. Mais tu le fais aussi pour nous. Pour nous tous. Tu le sais ça, hein ? Tu sais que c’est important ?

—   Je le sais. Je le sais un peu trop. Fabiana n’arrête pas de me le répéter : on ouvre la voie.

—   Fonce, alors ! Ouvre la voie ! Foco. Força. Fé.

Les yeux d’Edilson crachent du feu. Le véhicule fendrait le flux des voitures en deux, tel Moïse séparant les eaux, si cela ne tenait qu’à la seule force de sa volonté.

Foco. 

Força. 

Fé. 

Izadora se répète ce mantra. Son cœur se serre à l’idée de décevoir ceux qui ont fondé tant d’espoirs en elle. Elle sent son portable vibrer dans son sac. Elle le laisse sonner dans le vide, incapable de répondre aux appels de sa mère, de sa sœur. Elle se fend finalement d’un texto : « je suis sur le chemin », sans être certain duquel il est question.

Fabiana, Edilson, sa Mère. Sa trinité à elle.

À proximité du stade Maracanã, Edilson sort de la voie principale pour s’engouffrer dans les rues vallonnées du quartier Sao Cristavão. Il ralentit, scrutant les devantures d’immeubles, comme à la recherche de quelque chose. Izadora n’ose pas lui demander quoi. Peut-être a-t-il fini par admettre que leur expédition était vouée à l’échec ?

Sans crier gare, il sort du véhicule et hèle un garçon qui se tient sur sa moto devant un cyber café. Lui tend un peu d’argent. Peu après, il fait de grands signes à Izadora. Qui ne comprend pas. Edilson revient à mi-chemin du véhicule, un casque de moto à la main. Alors, tu viens ? Lui crie-t-il.

Et les voilà, sur la moto, lancés dans le tunnel Andre Rebouças, zigzaguant entre les voitures, prenant tous les risques. Comme dans un jeu vidéo. Les klaxons et jurons d’automobilistes mécontents ne ralentissent pas Edilson. Au contraire, il accélère. Il exulte façon supporter mené au score : « À Villa Kennedy, on n’abandonne pas ! » Izadora se dit que son oncle va lui passer un sacré savon quand il saura où il a laissé sa camionnette. Et sa mère… Sa mère en ferait une crise cardiaque si elle les voyait ainsi. Pourtant, elle se sent en sécurité blotti contre le dos d’Edilson, ses mains entourant sa taille. Elle a l’impression que rien ne pourrait leur arriver.

Mais sur l’avenue qui longe la Lagoa, dans la Zone Sud, près de là même où se tenait 40 ans avant la Favela Praia do Pinto, les patrouilles de la police militaire se multiplient. Edilson devrait ralentir. Izadora n’ose pas lui dire. Sur sa montre, elle voit l’heure à laquelle elle devrait être devant sa feuille irrésistiblement se rapprocher, la distance entre elle et ce lieu se réduire. Edilson le sait et continue de frayer entre les voitures, de dribbler les feux rouges. Pas question de lever le pied. Bairro Gávea, Praça Santos Dumont en vue, ils sont presque à destination. C’est le feu rouge grillé de trop, la Police Militaire fait raisonner ses sirènes. Ils doivent s’arrêter.

—   On y était presque, se désole Izadora, qui enlève son casque.

—   Cours, Iza ! Lui ordonne Edilson en lui prenant le casque des mains. Le bâtiment est juste de l’autre côté !

—   Et toi, qu’est-ce que tu vas…

—   Porra (« putain »), cours Iza, cours !

Et elle court, Izadora. Comme une dératée. Croit entendre la Police qui lui demande de s’arrêter. N’ose pas se retourner pour savoir si c’est le fruit de son imagination. N’ose pas se retourner de peur que le traitement qui soit réservé à Edilson, le traitement qu’on réserve aux jeunes hommes noirs, aux favelados, lui coupe les jambes. Lui ôte tout désir d’avenir. 

Alors elle court plus vite encore, Iza.



Chapitre 3 – Rêves éveillées

31 décembre 2009, le futur adviendra. C’est la promesse d’une soirée de Réveillon sur la plage de Copacabana. Izadora et ses amis imaginent, chacun à sa manière, comment sera la vie en 2020 ?


Juin 2009. Sur cette feuille, Izadora lit son nom. Comme un deuxième acte de naissance.

Elle reste, un moment, figée à la fixer, sans pouvoir y croire. Si Fabiana, sa sœur, ne se tenait pas là à côté d’elle, si elle ne l’entendait pas se réjouir pour elle au téléphone — et déjà échafaudé avec sa mère des plans pour la suite : « ça va lui faire loin depuis Villa Kennedy… Tante Lidya n’aurait pas une chambre pour elle à Santa Teresa ? » — elle penserait rêver cette scène. Mais non, elle a bien été admise à l’Université.

Quand elle appelle Edilson, il a sa manière très à lui de se réjouir pour elle :

— C’est eux qui ont de la chance de t’avoir ! Question niveau, j’me fais pas de souci pour toi. J’espère juste qu’on te réservera un bon accueil… Ils ont le cœur sec, ces gens-là.

Gorge nouée. Difficile de lui rétorquer quoi que ce soit. Vingt-quatre heures en garde à vue. Par sa faute. Pour qu’elle puisse arriver à l’heure à son épreuve ­— au motif de conduite dangereuse, s’est ajouté le refus insolent de donner l’identité de cette fille partie en courant sous les yeux de la police militaire. Et si le Professeur Costa ne s’était pas rendu au commissariat, n’avait pas passé quelques coups de fil, il y a fort à parier que son séjour y aurait été plus long.

Ces gens-là.

Voilà ce qui fait aussi peur à sa mère. Après un instant de larmes et d’euphorie, où elle a vu dans cet événement un geste de la Providence —  Graças a Deus ! (« Grâce à Dieu »)  ne cesse-t-elle de répéter  — elle s’est soudain mise à craindre pour Izadora. Qu’à vouloir viser trop haut, d’un coup, tout puisse leur être enlevé. Comme le monde avant Noé. Elle a demandé au Pasteur Eraldo comment les protéger du mauvais sort. De l’olho gordo (« mauvais œil »). Il a dit qu’il prierait pour ses filles. Mais que, pour que ça fasse effet, il fallait que Fabiana et elle viennent plus souvent à la paroisse. Comment protéger sa maison si on ne souscrit pas à l’assurance ? s’est entendu dire la mère d’Izadora. Ce dimanche-là, elle a donné deux fois à la quête.

Le soir, à la télé, lorsque Mariana Silva, l’ancienne ministre de l’environnement, et première fille de seringueiro (« ouvrier récoltant le latex ») élue au Sénat, a annoncé son intention de quitter le PT, le parti de Lula, avec en point de mire la prochaine élection présidentielle, Fabiana a dit pour plaisanter :

­— Tu verras, un jour ce sera moi à sa place !

La mère d’Izadora a eu l’air paniqué. Elle l’aime bien, pourtant, Mariana Silva. Même si elle ne comprend pas vraiment son combat pour l’environnement… Ça reste une croyante, évangélique de surcroît. Une femme qui partage leurs valeurs. Une femme qui a du cran.

— C’est le Professeur Costa qui te met des idées pareilles en tête ? La politique, ça abîme les gens, a-t-elle décrété. Surtout les gens comme nous.

Fabiana n’a rien dit, mais Izadora l’a sentie se tendre comme un arc. Elle a entendu sa révolte silencieuse . Plus tard, elle se souviendra de cette scène et se dira que si sa mère n’avait pas prononcé ces paroles d’un ton si résigné, la suite aurait été moins tragique.

***

Novembre. Izadora a emménagé dans une petite chambre chez la tante Lydia, sur les hauteurs du quartier de Santa Teresa. Santa Teresa ? Ses maisons coloniales, ses jolies rues pavées, même les favelas y ont des couleurs… C’est bacana (« cool »), bohème, d’après ses camarades de fac. Bohème, certainement pour les jeunes de la Zone Sud qui y montent en bonde — ce tramway électrique jaune poussin faussement vintage — le week-end pour prendre un verre avec vue sur la baie de Guanabara. Bacana, pas vraiment… quand il s’agit de regagner son domicile après les cours à la nuit tombée. Si Izadora pouvait aller aux cours en journée, ce serait une autre histoire… Mais elle est du groupe de nuit, celui des étudiants qui travaillent en journée, plus âgés, moins classe media alta (« classe moyenne haute »), moins blanc aussi… Izadora s’entend bien avec les étudiants de son groupe.  Ils ont la même préoccupation. Ils parlent la même langue. Avec ceux de l’autre groupe, pendant leurs travaux en commun, c’est parfois compliqué. Ils ne comprennent pas ses contraintes. S’imaginent qu’elle a eu des passe-droits. Certains fantasment les quotas comme des tickets de loterie miraculeux qui lui auraient évité de travailler. Des quotas qui, selon certains professeurs, feraient baisser le niveau comme un mélange disgracieux qui abâtardirait la race. Elle se garde de réagir. N’a aucune envie de partager les détails de son parcours du combattant. Par pudeur. Par horreur de se justifier.

Fabiana lui dit que c’est son droit d’être dans cette université. Un droit acquis de haute lutte. Par leurs aînés. Rien ne nous sera donné. Foco. Força. Fé. Quand elle écoute sa sœur, malgré ses robes à fleur et le sourire dont elle ne se départ jamais, elle a parfois l’impression d’avoir en face d’elle la soldate d’une guerre qui ne dit pas son nom. Elle voudrait parfois retrouver celle avec laquelle elle partageait les jeux de l’enfance, répétait les chorées du baile funk où elle se rendait en cachette de sa mère.

Comme ceux du groupe du jour, Izadora voudrait, elle aussi, juste être légère parfois. Pouvoir remonter chez Tante Lydia sans se demander si cette fois encore, une intervention de la Police Militaire empêchera les vans de circuler. Elle aimerait siroter une caipirinha avec les autres dans les bars vibrants de Lapa puis aller danser dans une casa de samba jusqu’à ce que la nuit rencontre le jour. Elle aimerait se sentir libre, Iza.

Elle voudrait parfois appuyer sur le bouton avance rapide. Se réveiller, un matin : avoir trente ans. Avoir un toit à elle. Un diplôme. Un métier. Quelqu’un qui la prenne dans ses bras. Ne plus penser le lendemain comme une épreuve à affronter. Savoir sa mère à l’abri du besoin. Être une femme sûre d’elle-même. De ses choix. Vivre, enfin.

*** 

31 décembre. Jour de fête. Les cariocas ont revêtu leurs habits blancs. Plus d’un million de personnes se dirigent vers les plages de la Zone Sud. Certains ont des fleurs à la main qu’ils jetteront à la mer pour honorer la déesse Yemanja, protectrice des pêcheurs et des marins, syncrétisme de rites africains et de traditions chrétiennes. Depuis les morros (« les collines »), on a la meilleure vue sur les feux d’artifices qui illumineront le ciel à minuit. Pour un soir, chacun a sa part.

Izadora, elle aussi, a revêtu ses habits de lumière. Elle doit retrouver Edilson et d’autres amis de la Villa Kennedy devant le Posto 6, au bout de la plage de Copacabana. Mais la foule est compacte et son portable ne capte pas. Elle déambule un moment à leur recherche. Puis entend une voix féminine l’appeler. Elle se retourne : c’est Gabriela, une de ses camarades de fac. Une blonde aux yeux rieurs. Plutôt marrante pour une fille de Sao Paulo. Une des seules du groupe du jour avec laquelle elle s’entend bien. Elle ne sait pas si c’est à cause de son accent paulista (« de São Paulo ») qui sonne comme celui de la télé, mais quand elle prend la parole en classe, elle a toujours l’impression qu’elle dit quelque chose d’intelligent. Quand elle l’a entendu parler de ses ambitions, Izadora s’est dit : Elle veut être journaliste. Je voudrais juste arriver à la fin de l’année.  Elle s’est sentie à la fois jalouse et admirative — de sa voix, de ses cheveux lisses…­ — de la voir s’affirmer sans ambages.

C’est avec la même assurance qu’elle l’entraîne dans une fête semi-privée qui se tient sur la plage. L’espace est délimité par des barrières sur lesquelles sont hissés des drapeaux de pays étrangers. Les entrées et sorties sont contrôlées par les bracelets que l’on met autour des poignets des invités. Gabriela surjoue la connivence avec les gros bras qui font la sécurité pour qu’Izadora ait le droit à son sésame. Je suis avec mon cousin, Antonio et des potes à lui de Sao Paulo, tu verras ils sont super sympas ! Au bar, un garçon brun aux joues rebondies avec les mêmes yeux rieux que Gabriela leur fait signe de la main. À ses côtés, se tient un autre plus mince aux yeux clairs. Il ressemble au Chico Buarque resté éternellement jeune sur les pochettes de disques de bossa nova de son père. Un Chico Buarque qui aurait eu les cheveux bouclés.

Elle ne saurait dire ce qu’il a de particulier, mais elle lui trouve quelque chose d’ailleurs… Quelque chose dans son style. Ou peut-être sa façon de regarder autour de lui, de la regarder, elle… Oui, de la regarder, elle. L’idée ne déplaît pas à Izadora.

D’autres étudiants se joignent à leur groupe au moment où elles atteignent le bar et donnent l’accolade à Antonio et son ami. Quand Izadora entend le garçon parler un portugais hésitant, elle comprend qu’il est étranger. Elle n’a pas le temps de se poser la question de ses origines qu’Antonio du ton du gimmick fait : « Lui c’est Matteo. Il est d’Italie. De Rome. Il a habité partout ! » Matteo sourit de l’air de celui qui est habitué à être présenté comme l’oiseau rare. Avant le Brésil, il a déjà séjourné dans une demi-douzaine de pays sur les quatre continents. À Sao Paulo, le jeune homme travaille dans un institut de langues, mais son rêve, c’est de faire des films. Il est bacana, hein, s’enthousiasme Gabriela ! Bacana peut-être, mais pas très malin : quelle idée de s’enterrer à Sao Paulo, plaisante Izadora qui fait celle qu’on n’impressionne pas si facilement. La petite assemblée paulista la hue gentiment entre deux éclats de rire. À l’entrée, ce sont des éclats d’un autre genre qui se font entendre. Pourquoi vous faites des problèmes, je vous dis que je veux juste parler à mon amie et je m’en vais ! s’exclame une voix familière à Izadora. Elle se retourne, c’est entre Edilson et la sécurité que le ton monte. Tous les yeux sont braqués sur eux. Izadora se précipite vers l’entrée. Gabriela lui emboîte le pas. Elle n’hésite pas à mentir à la sécurité pour calmer la situation Mais bien sûr qu’ils sont avec nous ! On s’est perdus de vue dans la foule, je n’avais plus de batterie !  Mais ça ne suffit pas à amadouer la sécurité qui veut voir les pièces d’identité d’Edilson et de ses deux amis. Et pourquoi, il faudrait que j’vous les montre ? Vous êtes de la Police ? Et puis, elle est publique, cette plage, nan ? La sécurité reste arquée sur sa position. Edilson, du feu dans les yeux, dans la voix : Allez viens Iza, on s’en va, ce n’est pas pour nous ici. Elle reste bouche bée, incapable d’agir. Entretemps, Antonio et Matteo les ont rejointes. Un ami d’Edilson d’une voix amère : Laisse irmao (« frère »), laisse. Elle s’est trouvée de nouveaux amis… L’autre continue du même ton : Oui, on ne va pas déranger « l’étudiante » Finalement, c’est Gabriela qui désamorce la situation : Non mais on peut très bien aller ailleurs, hein, les garçons ? On va s’acheter de quoi boire et on se trouve un coin de plage pour voir le feu d’artifice tous ensemble, dac ?

***

Une demi-heure plus tard, une fois les présentations faites et quelques bières de décapsulées, l’ambiance est détendue dans le groupe nouvellement formé. Seul Edilson semble rester sur sa mauvaise humeur qu’il manifeste ouvertement quand Matteo et ses anecdotes improbables de ses premiers mois au Brésil deviennent le centre de la conversation :

— Ah oui, pour les gringos, le Brésil, c’est toujours beau… Les caipis, le foot, la plage, les jolies filles… Viens à Villa kennedy, tu découvriras un autre pays.

Matteo fait valoir qu’au moment où les États-Unis et l’Europe subissent de plein fouet les conséquences de la crise financière, le Brésil n’a jamais connu un tel boom économique, passant de la 13e à la 7e place mondiale, que le pays est bien placé pour organiser la coupe du monde 2014 et les Jeux Olympiques 2016 dans la foulée…  Et que des millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté sous le gouvernement Lula. Du jamais vu.

Izadora aime entendre l’Italien aux yeux clairs parler de ce pays inconnu qui porte le même nom que le sien. Qu’il est beau le Brésil rêvé de Matteo, un pays à qui tout réussirait, à la terre et aux sous-sols féconds les mettant à l’abri du besoin, où l’ouvrier illettré pourrait devenir président, où le métissage originel de son peuple le protégerait du racisme, et sa cordialité la mettrait à l’abri de la cruauté des hommes…

C’est le pays du futurraille Edilson.

Matteo qui n’a pas perçu l’ironie de cette phrase devenue proverbiale au Brésil — celle d’un futur longtemps promis jamais advenu ­ — s’enthousiasme :

­— Exactement, le futur c’est le Brésil ! 

Et Gabriela, pour donner un ton plus léger à la conversation, de commenter :

Je dirais que même au Brésil, on est déjà dans le futur… Regardez-le celui-là ! s’amuse-t-elle, pointant du doigt un vendeur ambulant avec au bout du nez des lunettes en carton pailletées dont la mouture dessine les chiffres 2020. Une idée qui dope ses affaires : on fait la queue à sa gargote autant pour ses Caipirinhas aux fruits que pour prendre une photo du futur.

­Et le petit groupe de rêver tout haut à quoi pourrait ressembler 2020 : Gabriela, aimerait être devenue journaliste et avoir vécu à Paris. Matteo voudrait avoir réalisé des films et les voir projeter dans un cinéma d’art et d’essai de Rome où il avait l’habitude d’aller quand il était adolescent. Les amis d’Edilson rêvent d’affaires qui tournent, de belles voitures, de tables à l’année dans les discothèques huppées d’Ipanema et de Barra da Tijuca, de vacances en Floride, à Disney. Izadora pointe du doigt le dernier étage d’un immeuble qui donne sur la plage où elle se verrait bien vivre :

— Ce serait un grand appartement, un très grand appartement… Ma mère et ma sœur pourraient venir quand elles veulent. Elles auraient leur chambre !

Izadora voit une drôle de lueur, quelque chose de presque douloureux, passer dans le regard d’Edilson. Elle ne sait pas comment l’interpréter. 

— Et toi, Edilson, tu te verrais où en 2020 ?

À cette question, Edilson se lève sans rien dire. Puis après quelques pas, il se retourne, et dit un sourire forcé aux lèvres :

— Je vais chercher des cigarettes… Je reviens.

Un de ses amis n’a pas le temps de lui faire valoir qu’il a de quoi le dépanner… Edilson a déjà disparu dans la foule compacte. Izadora s’essaie à le retrouver des yeux. En vain.

2020 reste une utopie. 2010, elle, s’annonce enfin au son et aux couleurs de feux d’artifice. Pendant un instant, un bref instant, la vision embuée par l’écume de sa bière et par ces corps bronze, ivoire et ébène qui s’avancent ensemble vers la mer, les pieds dans ce sable de sucre roux, le visage tourné vers le ciel aux milles étincelles, Izadora a envie de croire qu’elle est née dans le plus bel endroit sur Terre. Que le chaos ne l’emportera jamais sur la beauté.

Saudades de son père.

Aussi quand le compte à rebours arrive à son terme et que tout le monde s’étreint pour se souhaiter le meilleur pour l’année, mieux, la décennie à venir, elle cède à l’envie de ce baiser qu’elle avait en tête depuis ce moment où Matteo l’a fixée de cette drôle de manière. Elle cède à ses lèvres et à son regard, mais elle cède plus encore à ce fol espoir que le futur dont a parlé Matteo a fait naître en elle, ce futur qui n’attendrait qu’elle pour être accompli.

***

Au matin, Izadora se réveille avec un mal de crâne épouvantable, le corps endolori comme si on l’avait rouée de coups pendant la nuit. Elle enfouit sa tête dans l’oreiller, mille images se télescopent dans sa tête… Celle d’un rêve, à la fois embué et étrangement détaillé, où s’entremêlent événements surréalistes et visages connus. Elle a rêvé d’immenses manifestations au Brésil, du son des casseroles résonnant aux fenêtres des grandes villes, d’une femme élue Présidente destituée en direct à la télévision, de l’équipe nationale humiliée à domicile en coupe du monde… Vraiment, quelle imagination ! Izadora se demande où elle a été chercher tout ça… Les yeux encore clos, elle tâtonne de la main à côté de son lit. Étrange, elle ne reconnaît pas la texture du sol… Elle ouvre les yeux, a la confirmation de ce qu’elle avait pressenti : le lit dans lequel elle a dormi n’est pas le sien. La chambre dans laquelle elle se trouve lui est inconnue. La jolie dentelle qu’elle porte, aussi. Mais chez qui a-t-elle dormi ? Elle se dirige vers la fenêtre et marche sur un appareil au sol. Elle le ramasse : c’est un téléphone. Ou plutôt un genre d’iPhone. Elle en a déjà vu en vitrine d’une de ces boutiques du Shopping Leblon où les derniers gadgets technologiques scintillent tels des diamants, mais ce modèle-là lui paraît encore plus plat, plus élégant… Elle presse un bouton au hasard, et chose incompréhensible : c’est sa photo en fond d’écran. Et cette date… Que signifie cette date ? 16 mars 2020…  Putain, c’est quoi ces conneries ?! S’exclame-t-elle. Elle sent son cœur se serrer dans sa poitrine, un début de panique la saisir. Elle se précipite vers la fenêtre et tire le long double rideau dont la manière noble glisse entre ses doigts. C’est une immense baie vitrée qui donne sur la plage de Copacabana… où elle était hier encore à fêter la fin de la décennie 2000. Et ce reflet dans la vitre, à qui appartient-il ? Qui est cette fille aux cheveux lisses qui a emprunté son visage ?

On frappe à la porte. Izadora sursaute, cache son corps à demi-nu derrière le rideau. Dans l’entrebâillement de la porte, une voix masculine familière :

Amore, tu es réveillée… ? Est-ce que tu veux que je te prépare un café avant de partir au travail ? J’aurais aimé t’accompagner à l’hôpital… C’est terrible ce qui est arrivé à ta sœur… mais ce matin, c’est compliqué à l’agence …

­— Matteo… ?! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Et qu’est-ce que moi je fais là ?

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