3 pays. 3 fléaux. 3 destins. Un même combat pour vivre.


Chapitre 1 – Wolfgang

1987. Wolfgang est né à Munich dans une famille bourgeoise, sans histoires. Il part s’installer à Berlin à la recherche du frisson. Il le trouvera à ses dépens.

Les sifflets hurlent, stridents. Silence = mort. Lettres blanches sur rectangles noirs. Une enfilade de corps étalés à ras l’bitume d’un mois de décembre. Ces corps, ces corps effondrés sur l’asphalte glacé d’une avenue berlinoise disent qu’ils sont indélogeables. Rien ne les fera partir. Rien, non rien : l’état d’urgence, c’est eux.
Sifflets encore. Aucun tympan ne peut ignorer ça, personne, personne ne peut passer son chemin, personne ne peut continuer sa vie quand il a croisé ça — comme il faisait avant, comme si de rien n’était. Les sifflets hantent, des voix surgissent de l’au-delà. Elles sont présentes, terriblement présentes. Les sifflets hantent. L’espace, tout l’espace est à eux. Ils imposent ça : ne pouvoir détourner l’oreille.
Ou le regard.
Une fille brune bardée de triangles blancs hurle aussi fort qu’elle le peut dans un drôle d’instrument à vent surgi des temps préhistoriques. Une cornemuse en fait, et son souffle déchire l’instrument. Son regard est terrible. Il crie vengeance. La sirène annonce le pire, une ère d’effroi ; elle glace le sang. Le son s’envole par dessus l’alignement des corps, il flotte dans l’air. Terrible lui aussi. C’est une fin d’un monde qu’on raconte là. Une apocalypse. Une colère radicale, tout autant qu’une terreur.  

Et pourtant, lui.
Lui, il avance, titubant entre les corps invisibles à son regard. Rien ne le touche, rien ne l’effleure, ne l’interpelle. Malades expulsés= malades assassinés.
Lui se faufile. Absent, absent à la douleur, la rage, à la violence. Absent, juste absent. Les cris, les poings dressés, les sifflets glissent sur sa peau. Sa peau est comme une huile, rien ne l’accroche, rien n’y adhère.
Il erre sur le pavé entre ces enveloppes humaines aimantées à l’asphalte. Ni cadavres, ni vivants.
Lui, il déambule. Un pas, un autre. Silhouette incandescente.
Encore là et déjà ailleurs. Ce n’est plus un homme, c’est un spectre.

*

1987. Wolfgang est né à Munich, München. C’est là qu’il a grandi. Dans une famille bourgeoise, sans histoires, sans passion, une famille.
Papa industriel, Mama au foyer, une Schwester (soeur) dépressive, un Bruder  (frère) bête comme ses pieds — et le gars chaussait du 46 !
Première poussée de boutons au son du Beau Danube bleu, première crise d’allergie un lendemain de baptême Fête de la bière.
C’est là, dans cette ville assommante où les jeunes gens enfilaient leur chemise Versace et leur jean Hugo Boss pour boire un coup au pub du coin en se gargarisant de diverses inepties, c’est là que Wolfgang enfant, puis Wolfgang ado, se demandait, désespéré, si la terre entière respirait un ennui aussi crasse, une banalité aussi plombante que l’atmosphère distillée par la capitale bavaroise.
Cette question hanta son cerveau jusqu’à son premier voyage, l’année de ses dix-sept ans. Modeste, le gars osa l’aventure jusqu’en Ardèche avant de tenter le grand saut, l’été suivant, via la Thaïlande. Chaque jour sur la route pour rejoindre son domicile — une petite maison cosy qui respirait l’ennui et la connerie des nains de jardin exposés sur la pelouse du pavillon —  Wolfgang traversait une bonne partie de cette riche cité. Riche, oui, propre bien sûr, d’une brillance sans éclat, javellisée. Ici, même les camionnettes qui servaient leur Curry Wurst aux piétons en balade semblaient sortir d’une chambre froide désinfectée.
C’est là aussi, à Munich München, que Wolfgang écoutait Kraftwerk, enfermé dans sa chambre dès qu’il rentrait du lycée. Là qu’il se laissait un peu aller au son de la Radio Activity, tout enveloppé de sa froideur intemporelle… Ces voix trafiquées par des filtres divers, des trucs électroniques qui l’éloignaient de l’humain.

Radioactivity

Is in the air for you and me
Radioactivity
Discovered by Madame Curie
Radioaktivität Fur dich und mich in All entsteht

Autant le dire : lorsque, hautain, renfrogné et solitaire, Wolfgang affichait un slogan No Future sur son T-Shirt lacéré, la phrase n’avait rien d’un effet de style, ni même d’une tendance mode. Les mots sortaient du fin fond de ses tripes, là où son amertume nourrie d’une rancune sans fin se développait à vitesse grand V. Cette ville, ce monde, n’étaient définitivement pas faits pour lui. Alors…

*

Alors un jour… Précisément le jour de ses dix-neuf ans, Wolfgang prit son sac à dos, un grand sac qui lui servait à vadrouiller sur les routes du monde, des gorges de l’Ardèche aux plages de Thaïlande.
Lorsque sa mère lui demanda : « Pourquoi ? », Wolfgang sortit la première idée qui lui passa par la tête : « Je veux pas faire l’armée. Quand on s’installe à Berlin, on est exempté. » Véridique. Il avait lu l’info dans un magazine jauni. Un journal qui traînait dans la salle d’attente d’un dentiste pas très doué — bien sûr, le gars rêvait d’être violoncelliste.

Berlin. Cette ville damnée, surnommée à Munich la poubelle de l’Allemagne, avait surtout besoin de repeupler ses grandes artères quasi désertes, ambiance un peu fantôme. D’où cette offre attractive proposée aux jeunots désirant échapper au destin peu enviable d’une vie de bidasse. Une alternative à tous ceux qui n’avaient pas envie de chanter :

You’re in the army now
Oh oh oh you’re in the army…
Now !

Berlin. Une immense étendue « aménagée » pour survivre à l’ombre du mur qui scindait la ville en deux. Sans compter les quartiers français, anglais, américain où l’on ne pénétrait qu’en affichant passeport et nationalité requise.
Un lac, des parcs, une forêt fréquentable à vos risques et périls : la probabilité de vous cogner bien fort contre LE mur en conclusion d’une balade bucolique avec pic-nic et tout le tralala n’était pas négligeable.
De l’autre côté, l’ombre de l’est, la ville grise. Interdite.  

Sur la Kudamm, grande avenue bordée de quelques cinémas et de boutiques de mode un peu niaises, le grand magasin mythique KaDeWe donnait le ton rien qu’à son enseigne : Kaufhaus des Westens, Grand Magasin de l’Ouest.
Sa mission était claire.
Là, on aimait se la jouer comme de si rien n’était. Sur quelques mètres au moins… Car Berlin restait une ville fantôme.

Un néon au clignotement incertain… Silhouettes décomposées errant d’un bar à l’autre dans l’opacité de cette nuit berlinoise. L’opacité oui, car l’éclairage des rues, des avenues, des artères ne devait pas peser grand-chose dans le budget municipal.
Guitares saturées, mouvement des corps dans les pénombres électrifiées. Rires voilés, masqués dans le no man’s land de la Potsdamer platz hantée par son lugubre passé, cernée des symboles de l’ex-Gestapo. Loin des douceurs aseptisées du lac Wansee, impossible de résister : il n’y avait qu’à suivre l’appel de ce tempo insomniaque.

*

Désormais, à l’ouest de la ville, de ce côté du mur, Wolfgang bossait dans une boutique de disques. Un drôle d’endroit bizarre bizarre envahi de sculptures fluorescentes, un lieu d’où s’échappait une fureur brute, non négociable : l’opéra punk de Nina Hagen, les marteaux piqueurs de Blixa Bargeld, le sombre blues de Nick Cave.

Installé dans un squat plutôt clean et ordonné — y vivaient des jeunes gens de bonne famille, très polis sous leur crête iroquois — Wolfgang s’amusait les nuits de pleine lune, et les autres aussi, dans le lit de garçons ou de filles, selon l’humeur, selon l’instant, et il kiffait.

Le jour de ses vingt ans, il passa un coup de fil à Nihat, un beau brun — sans prévenir des éclairs surgissaient de ses prunelles. Il lui proposa quelques galipettes sexy avec shrudel et feux de Bengale, histoire de fêter son anniversaire.
Le jeune Turc habitait dans le quartier turc, banal, à deux rues du squat de Wolfgang. Mais c’est sa sœur qui répondit à son appel, et d’une voix plutôt flippée.
« Nihat est malade. On ne peut plus le voir. »
L’intonation était fermée, définitive. Sans appel.
Pourtant la sœur aimait bien Wolfgang. D’ordinaire, il la faisait rire, sourire ou même frissonner. Surtout quand il lui chantonnait à l’oreille :

In Berlin, by the wall
It was very nice
Candlelight and Dubonnet on ice /
We were in a small cafe
You could hear the guitars play
It was very nice
Oh honey, it was paradise.  

Ce jour-là, pas de rire, pas de sourire. Un frisson peut-être, mais pas du genre à lui donner envie de poursuivre.

Pourtant une heure plus tard, Wolfgang décida d’en savoir plus. Il traversa la Potsdamer Platz puis l’exotique Oranian Strasse avant de s’engouffrer dans la ruelle qui menait tout droit à l’immeuble où Nihat et sa famille habitaient.

Il y a des rues qui puent la mort. Assurément, celle-là en faisait partie.

*

Deux semaines. Le temps de se décider à faire le test. Ou pas.
Y penser, penser encore, seul surtout : pas une fois l’idée de partager cette « chose » avec quelqu’un ne lui effleura l’esprit. Seul, oui.
Et puis, le passage à l’acte. Rendez-vous, choisir un jour : quel jour, quelle heure ?
Prise de sang. Enfin le dernier round : l’attente du résultat.

La nuit d’avant le test, car désormais il y aurait une nuit « avant », il rêva de Nihat, et de sa sœur aussi, titubants l’un et l’autre dans un bar sombre et désert, lumière jaunâtre, au son déformé du Berlin de Lou Reed. Perdu dans un écho. Nihat évitait son regard, essayant comme il pouvait de cacher son visage d’une main tremblante. Berlin disparut de la BO du dream et la voix de Nihat, froide, distante, chantonna :

It’s so cold in Alaska
So cold in Alaska
It’s so cold… 

Deux semaines. Deux semaines à se tordre les boyaux dans tous les sens. À tourner en rond comme un tigre en cage ou comme n’importe quelle espèce animale prise au piège de la folie des hommes.
Jusqu’à ce jour, la vie, c’était l’insouciance, une insouciance qui flirtait avec une certaine dose de morbidité, une insouciance quand même. Celle que l’on reconnaît le jour où elle se fait la malle. Avant ? On ne la sentait pas, on n’y pensait pas. Elle était là, légère, et c’était tout. Et c’est déjà beaucoup.
Deux semaines !
Le jour J, jour attendu et redouté, le réveil sonna à huit heures trente, et autant dire qu’ici ce n’était pas une habitude.
Depuis la chambre juste à côté, un punk à crête rose sursauta sur son matelas pourri en s’exclamant : « C’est quoi ce truc ? »
À peine tenta-t-il de tirer le rideau que le jour s’engouffra. Wolfgang le referma d’un coup. La lumière n’était pas la bienvenue.
Dans la cuisine déserte de cette maison endormie, il avala un bol de café sans sucre ni lait, sans tartines, sans rien.
Puis il resta un bon moment cloué dans la salle de bains, brosse à dent dans la main gauche, dentifrice dans la main droite. Regard perdu au fond du lavabo.
Le robinet n’arrêtait pas de couler sans que l’eau gaspillée ne choque sa conscience verte pourtant bien aiguisée aux gestes du quotidien.

Une heure plus tard, il prit le ticket avec un numéro inscrit — rien d’autre —  pour se rendre au cabinet du médecin. Il traversa la ville depuis Kreuzberg jusqu’au U Bahn Adenauer Platz, un endroit qu’il n’avait pas l’habitude de fréquenter, hors de sa réalité. Au coin d’une rue, il croisa son image dans une vitrine. Il ne se reconnut pas, une allure de somnambule.

Arrivé dans la bonne rue, au bon numéro, il vérifia la plaque en bas de l’immeuble et se dit seulement : « C’est bien ici ». Il sonna donc au bon interphone. On lui demanda son numéro, un sésame dont il se serait bien passé mais qui fonctionna : la porte d’entrée s’ouvrit sans attendre. Il traversa une première cour, puis une autre. Le cabinet médical se trouvait en rez- de-chaussée au fond de la deuxième courette. Un peu caché, un peu ailleurs.

Il attendit dans une salle d’attente, logique, le cabinet collectif était spécialisé dans la réponse à sa question, son résultat. Sur la table des prospectus d’information, tous flippants. Au mur quelques affiches pour décliner le message. Chacun les observait du coin de l’œil, en biais, jamais directement : Kein problem, je n’aurai pas besoin de ça. Ils étaient une dizaine, là, tous attendant sur leur chaise : sept hommes, trois femmes. Chacun, chacune, son petit bout de papier à la main avec son numéro. Seuls ou accompagnés, les yeux paumés dans le vide ou fixés, aimantés vers le sol. Comme un air de roulette russe qui ne disait pas son nom.

Une porte s’ouvrit, on appela son numéro. Le docteur Angermüller, une femme rousse, la cinquantaine, le fit entrer. Elle portait un chemisier fleuri à grand renfort de pâquerettes et de myosotis, un imprimé plutôt déconnecté du contexte. Le docteur Angermüller lui proposa de s’asseoir, prit son ticket et retira une simple feuille d’une enveloppe qui portait le même numéro. Alors elle lut. Elle n’eut besoin que de quelques secondes pour relever la tête et lui asséner une phrase, une seule, quelques mots ad vita eternam tatoués sur sa cervelle : « C’est un résultat qu’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi ». Wolfgang se leva d’un coup, se retourna pour éviter le regard du médecin. Faire quelques secondes comme si le docteur Angermüller n’existait pas, non, nein, comme si le docteur Angermüller n’avait jamais existé.

L’air, de l’air, de l’air. Il se précipita vers la fenêtre qu’il tenta en vain d’ouvrir, encore et encore. Cette putain de fenêtre lui résista un sacré bout de temps. Bloquée. Mais c’était sans compter avec cette incroyable force, un truc venu d’ailleurs que Wolfgang découvrit à cet étrange instant dans l’énergie de ses bras. Une force inconnue. La chose, la fenêtre, finit par lui céder pour enfin s’ouvrir sur une cour intérieure. Alors le temps prit une autre couleur, une autre dimension. Un autre espace. En fait, le temps s’arrêta.

Face à lui, une femme secouait un petit tapis de prière de couleur ocre par une autre fenêtre, celle de la cage d’escalier, histoire de l’aérer. Un foulard fuchsia recouvrait ses cheveux. Elle croisa son regard, lui adressa un sourire timide, interloqué. Hagard, Wolfgang observa cette image incongrue, comme ça, sans se retourner, sans la quitter des yeux.

Un tapis de prière. Après tout, pourquoi pas ? Désormais tout serait bon à prendre.  



Chapitre 2 – Yaya

Yaya a lu cette dépêche. D’abord sans trop y croire, puis en s’autorisant à penser ça : oui, l’existence pouvait aussi apporter de bonnes nouvelles.

2015. Dubreka (Guinée), 17 août : Cela fait cinq jours, à la date du 10 août 2015, que le pays n’a pas notifié de nouveaux cas. Pour maintenir le cap de l’objectif zéro cas, l’OMS, à travers ses équipes de mobilisation sociale et d’engagement déployées dans les préfectures, met l’accent sur l’implication des communautés, principal gage pour atteindre l’objectif zéro cas d’Ebola.

Cinq jours ? Ce matin, Yaya a lu cette dépêche. D’abord sans trop y croire, puis en s’autorisant à penser ça : oui, l’existence pouvait aussi apporter de bonnes nouvelles. Cinq jours, cinq semaines, cinq mois. Cinq mois qu’il était arrivé ici dans la Hauptstadt, à Berlin. Yaya vivait à Mitte. Littéralement : le milieu, le centre. Car le quartier avait été, il y a longtemps, très longtemps, un lieu de vie incontournable. Bien avant que le mur n’en fasse la sinistre et première vision de l’est, quand ceux de l’ouest quittaient le métro, et son terrible checkpoint armé, pour passer douze heures — pas plus —  de ce côté de la frontière. Wilkommen in die Deutsche Demokratische Republik (DDR). Mais ça, c’était avant.

La première fois que Yaya était arrivé ici, à Berlin Mitte, loin de lui l’intuition d’un lieu chargé d’une longue et lourde histoire. Ici, ailleurs ? Peu importait. Il se sentait surtout très loin de Dubreka, au pied du Mont du Chien qui fume, là où ado il se jetait dans les cascades de Bondabon. Là où il dégustait une denrée rare qui le faisait rêver ou réfléchir, troquée au marché noir : des livres.
Aujourd’hui encore, désormais habitant de ce Berlin Mitte, tout lui signifiait cette distance, chaque instant. Les visages, et surtout la manière dont les corps bougeaient, les odeurs, ce que les gens mangeaient, leur parole, leur silence.

Yaya était arrivé en plein hiver et ça chassait le reste. Le froid éliminait toute sensation, tout regard sur les lieux, les gens, la vie. Il n’y avait que ça, le froid, rien d’autre. Un combat quotidien. Ce souffle glacé qui saisissait le corps, tout le corps, lorsque Yaya sortait de ce vieil immeuble surchauffé au charbon, pour oser affronter ce vent givré.

Son départ de Guinée fut longuement réfléchi, préparé.
Yaya n’avait pas contracté le virus. Il n’en présentait en tous cas aucun signe. La chance, le destin ou l’injustice, allez savoir. Seul rescapé parmi ses cinq sœurs emportées. Mortes. Yaya se vivait comme une espèce de miraculé, un truc bizarre, sans explication. C’est quoi être vivant quand la mort a tout brisé, tout volé, si près de vous ? Et puis, Yaya a perdu son boulot, et puis ses amis — sauf le jeune El Hadj, un garçon long et fin avec une tête d’épingle qui rappait sous le nom de Hadji comme pour exorciser son monde. Du matin au soir, le gars Hadji arpentait routes, places et ruelles, noyées sous des vagues de syllabes et de rimes qu’il déversait d’un flow nerveux jusqu’à en perdre le souffle. Jusqu’à n’en plus pouvoir.
Ses mots envahissaient l’espace. Ils frôlaient l’infini. Étrange psalmodie.

El Hadj Hadji était le seul garçon du coin à ne pas fuir Yaya. Tous les autres avaient peur. La peur, la peur, être contaminé. Panique in the air.
Lorsqu’ils apercevaient Yaya qui revenait du travail ou du marché, les voisins se barricadaient vite fait. Yaya perdit son boulot, mais il s’accrocha et voulut ouvrir une échoppe. Seulement voilà, aucun client ne se risqua à lui rendre visite.
Déserte, l’échoppe. La peur rend fou, c’est comme ça. La peur exclut, et ça rassure les gens. Du coup, Yaya se dit : « Puisque tu as échappé à la mort, va faire ta vie ailleurs. Qu’est-ce qui pourrait t’arriver de pire? »
Alors le jeune rappeur à tête d’épingle, El Hadj Hadji, l’aida à rassembler la somme nécessaire à ce long voyage, un challenge pas évident du tout. Il l’aida à tout organiser pour préparer son départ.
Et quelques mois plus tard, Yaya se retrouva ici, dans l’hiver glacé de Berlin Mitte, la Hauptstadt du Deutschland.

Un jour et un anniversaire, tout juste un an après son arrivée, Yaya lut une petite annonce dans Zitty, le célèbre magazine alternatif et culturel.
Berlin, Shöneberg. Cherche colocataire, belle chambre indépendante. Cuisine, sdb et salon partagés, loyer très modéré. Autres cultures bienvenues.
Depuis le développement de l’AFD (Alternative pour l’Allemagne), le parti d’extrême droite beaucoup tenaient à se différencier publiquement de cette sinistre tendance. Un geste certes gratuit, purement démonstratif : la troupe de nazillons ne devait pas recruter bézef parmi les lecteurs de Zitty. Mais l’intention était là et Yaya en apprécia le symbole.
Shöneberg était un coin sympa, assez charmant. Et cette proposition pourrait lui donner l’occasion d’échapper aux seules retrouvailles communautaires, étouffantes à force — aussi chaleureuses soient-elles.
Il se pointa à l’adresse indiquée lors du coup de fil, rapide mais sympathique, passé la veille à l’annonceur. Le gars lui ouvrit la porte, sourire aux lèvres. Il avait la cinquantaine, le visage d’un type qui avait dû voir défiler pas mal d’épreuves mais qui, Hamdullah, s’en était pas mal tiré.
Il l’invita à s’asseoir et lui proposa une bière. Yaya accepta, même si le goût un peu âpre du liquide jaunâtre qui coulait à flot dans les bars du coin n’était pas vraiment sa tasse de thé.
Alors le gars se présenta.
— Je m’appelle Wolfgang. Je vis à Berlin depuis que j’ai dix-neuf ans. Avant j’étais à Munich. J’ai grandi là-bas. Tu connais ?
— Non, connais pas.
— C’est pas grave, t’as rien perdu.

  *

Yaya s’installa chez Wolfgang une semaine plus tard.
Les deux hommes apprirent à se découvrir, doucement, sans forcer les choses. Des fois, ils cuisinaient ensemble, Yaya adorait les schnitzel, ces fines escalopes panées servies avec choux rouge et pommes de terre.
Depuis son arrivée à Berlin, il se délectait de romans, de nouvelles. Un lecteur convulsif. Wolfgang lui montra sa collection de vinyles qu’il aimait faire craquer sous le diamant de sa platine tout en contemplant les pochettes-légendes.
Wolfgang eut envie d’en savoir plus sur le pays de Yaya sans vouloir le cribler de questions. Il avait remarqué ça : l’évocation de ce temps-là était difficile, douloureux même. Alors il se faisait discret.
Une nuit, il chercha sur internet. Aucun mal à trouver Dubreka, le Mont du Chien qui fume et les cascades de Bondabon que Yaya évoquait avec un lumineux sourire, enfin un vrai sourire. Les photos faisaient rêver.
Mais sur l’article juste en dessous, l’info tournait carrément au cauchemar. Un nom, un mot s’étalait de témoignages en contributions scientifiques. Ebola.
Des chiffres, des faits lugubres qui lui rappelèrent le pire. Surtout quand il lut l’histoire de Mariame. La jeune femme y racontait sa maladie et concluait par ces mots : « Cette chose-là je ne la souhaiterai pas à mon pire ennemi ».

Le souvenir terrible du docteur Angermüller vint lui souffler un air glacial, là, juste au coin de son oreille et resta un bon moment à flotter dans la pièce, avant de finir par s’évaporer dans les airs.

 *

Un soir, une nuit, ils se dirent tout.
Yaya venait de rencontrer une femme qui le faisait rêver, jusqu’à chantonner dans sa tête des airs soul qui lui caressaient l’âme. Pour donner une petite chance à cette histoire, une chance à un futur, il eut besoin de dire, fallait que ça sorte de lui, de là où tout était enfoui, là, là, dans ces profondeurs inaccessibles. Wolfgang s’était reconstruit de bric et de broc, lui aussi dans le silence.
Ces morts, ces visages piqués de taches, ces corps décharnés, aveuglés. Vidés de leur substance. Ces corps sans chair.
Wolfgang, une vision lui revint, comme ça en fait, juste en racontant à Yaya. Comme si c’était hier. Son premier rendez-vous en hôpital. L’attente, l’attente, des heures. Enfin, un infirmier l’emmena dans un autre endroit dédié à une autre attente, une sorte de petit salon à l’écart du monde. Et c’est alors qu’il la vit. Une forme flottante, errante, toute perdue dans une robe de chambre pastel — un bleu si clair mêlé à une tonalité mauve pâle, d’une étrange douceur. Ni visage, ni bras, ni mains, on n’en devinait rien ; juste une fluidité qui ondulait entre les murs. Une vie en désintégration. Une âme évanouie.

Et puis il y eut le temps de la colère.

Les sifflets hurlent, stridents. Silence = mort. Lettres blanches sur rectangles noirs. Une enfilade de corps étalés à ras l’bitume. Ces corps là, ces corps effondrés sur l’asphalte glacé d’une avenue berlinoise disent qu’ils sont indélogeables. Rien ne les fera partir. Rien, non rien : l’état d’urgence, c’est eux.

Wolfgang en resta spectateur. Trop seul, trop faible, trop maigre. Déjà entre deux mondes. Un jour de décembre, juste avant son essai d’une première trithérapie, il croisa les cris et la fureur qui arpentaient l’asphalte.

Lui, il avance — titubant entre les corps invisibles à son regard. Rien ne le touche, rien ne l’effleure, rien ne l’interpelle. Absent à la douleur, à la rage, à la violence. Absent, juste absent. Sa peau est comme une huile, rien ne l’accroche, rien n’y adhère. Encore là, et déjà ailleurs.

Yaya, lui, raconta ces corps qui se vidaient, expurgeaient, expulsaient, brûlants, brûlés de fièvre. Les cadavres, leur odeur. Le calvaire de ses sœurs, la plus jeune avait douze ans. Douze ans… Absurde : rester ici, en vie, continuer sans être fauché. Avancer ? Traverser la mort comme on traverse la vie.

Et lui, il déambule. Un pas, un autre. Silhouette incandescente. Ce n’est plus un homme, c’est un spectre.

Comme on ne pouvait pas tout dire et surtout tout entendre — personne ne pouvait ça — Wolfgang et Yaya prirent un cahier pour écrire les choses d’hier. Ils lui donnèrent un nom. Épidémiques.
Un récit sombre, journal des survivants.

A leurs mots, à leurs histoires, ils en ajoutèrent d’autres qu’ils récoltèrent dans les bibliothèques du malheur, les récits des malheurs et des combats.

Yaya ouvrit une page, au hasard.

On se lave les mains, on fait prendre sa température. Tel est le prix du passage. Je dépasse toutes les affiches : des dessins de malades en train d’agoniser. Je retrouve mes amis en classe. Des salutations platoniques, plus d’embrassades affectueuses. Ebola rôde. Facinet Kabele Camara, Un compagnon indésirable

Un autre livre, une autre page.

Tous ses amis sont terrifiés, dit Mr Michaels. Ils sont terrifiés à l’idée qu’il la leur a passée et que maintenant ils vont avoir la polio aussi. Leurs parents sont dans tous leurs états. Personne ne sait quoi faire. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on aurait dû faire ? Phillip Roth, Némésis

Wolfgang observait la nuit par la fenêtre du salon. Yaya continua sa lecture.

Le soleil était éclatant. La moindre eau sale se mit à fumer. Les journées étaient torrides, les nuits froides. Il y eut un cas de choléra foudroyant. Le malade fut emporté en moins de deux heures. […] Les convulsions, l’agonie, devancées par une cyanose et un froid de la chair épouvantable firent le vide autour de lui. Même ceux qui lui portaient secours reculaient. Jean Giono, Le Hussard sur le toit

Yaya s’allongea sur le sol et déclama presque en silence. Un chuchotement.

Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent. A la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants.  Albert Camus, La Peste

Et puis ils sortirent regarder la vie enneigée sous cet hiver si long, comme elle l’était avant. Presque légère. Presque insouciante. La vie. 



Chapitre 3 – El Hadj Hadji

Rapidement le premier bilan est étendu à 45 contaminés et deux morts. Les jours qui suivent, le thème s’incruste un peu, mais personne n’y croit vraiment. La Chine c’est loin. Pourtant… un doute s’invite dans l’atmosphère. Une interrogation.

1er janvier 2020. Paris.

Entre deux livraisons, Hadji tente de joindre son pote Yaya, le Berlinois. La messagerie bien sûr, encore et toujours.
— Alors mon gars was machst du denn ? (Tu fais quoi?) T’as vu j’progresse, c’est que je me prépare à te rendre visite ! J’attends juste le printemps, histoire de ne pas congeler sur place. Alors t’as bien réveillonné ? 2020, on est là ! J’te l’dis, c’est sûr : celle-là, c’est notre année.

El Hadj Hadji est arrivé à Paname il y a six mois, après de multiples et terribles aventures dont il scande les récits dans ses raps déclamés la nuit tombante sur les marches du Sacré Cœur.

J’ai parcouru les terres, et les déserts et les montagnes et les rivages et les forêts et les campagnes
Lorsque je suis arrivé tout m’a frappé
Autour de ma chambre meublée entre Barbès et Rochechouart
Je ne suis de bois je ne suis pas pierre
Je suis fait de chair de sang de muscles de désirs de prières

Depuis il arpente les rues de la ville, yeux grand-grand ouverts pour ne pas perdre une rame de ses visions urbaines. En attendant mieux, il a trouvé le job qui lui permet de découvrir ruelles et quartiers inconnus. Et il kiffe ça, malgré le stress des courses à enchaîner : le voilà livreur chez Deliveroo. Le gars transporte burgers, sushis, pizzas, risottos, mafés, salades, poké bowl, peu lui importe. Il roule, il roule.

23 heures, vanné, il rentre chez lui. Douche, sandwich, il s’affale sur son clic-clac. Oeil entrouvert, il appuie sur la télécommande, un bouton au hasard, la pub, et hop une autre touche.

Hier, 31 décembre 2019, Li Wenliang, ophtalmologue à l’hôpital central de Wuhan, a alerté ses collègues : il aurait découvert une mystérieuse maladie. Résurgence du Sras ? Le doute persiste. Dès aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la santé est informée de plusieurs cas de pneumopathies à Wuhan.

Minuit. Hadji El Hadj s’enfonce dans le sommeil.

7 janvier, France Info. Les autorités chinoises font un lien avec les symptômes des mystérieux cas de pneumopathie qui augmentent dans la région de Wuhan, et la découverte d’un septième type de coronavirus. La piste du Sras est écartée.

— Alors mon gars ? Jamais tu rappelles ?

18 janvier. Le premier bilan est étendu à 45 contaminés et deux morts. Les symptômes évoquent des infections respiratoires aiguës mais aussi des formes plus sévères pouvant entraîner la mort chez des patients fragiles ou âgés.

— Hadji, mon frère, désolé, j’avais un problème avec ma carte SIM… Alors, raconte, comment se passe la vie ?
— La vie, elle roule. C’est moi qui lui cours après.
— T’as un problème ?
— Non mais tu sais, c’est pas facile. J’aime Paris, oui, cette ville c’est un vrai tourbillon. Mais faut juste s’y faire une place. Où que tu ailles, personne t’attend.
— Hey mon frère, après tout ce qu’on a traversé, tu vas te la faire ta place. Ne l’oublie pas : on est des survivants.
— Des survivants, oui, c’est sûr. Maintenant, moi… je voudrais juste être un vivant.

Rapidement le premier bilan est étendu à 45 contaminés et deux morts. Les jours qui suivent, le thème s’incruste un peu, mais personne n’y croit vraiment. La Chine c’est loin. Pourtant… un doute s’invite dans l’atmosphère. Une interrogation.

Le soir-même, Hadji El Hadj se met à l’écriture d’un nouveau texte. Papier, crayons, à l’ancienne. Ça se déroule sur le cahier. Je voudrais juste être un vivant. 
Le lendemain, il reprend son vélo. Et El Hadj roule, roule, roule.
Il trace d’une rue à l’autre.

 17 mars. BFM. Les contaminations en France progressent de manière inexorable, avec 175 décès. 2.579 malades sont hospitalisés dont 699 en réanimation. La France, après l’Espagne et l’Italie, est entrée mardi midi en confinement général. Les Français ne peuvent plus sortir de chez eux sous peine d’amendes.

Et El Hadj roule, roule, roule.

12 avril.
—Bonjour, c’est Deliveroo.
—Je vous ouvre, c’est au troisième, porte 35. J’ai laissé un pourboire devant la porte, vous pouvez déposer le paquet, merci.

La porte du hall s’entrouvre. Désert, bien sûr, c’est comme partout. Hadji El Hadj prend l’ascenseur. Il n’a pas de masque, pas de gants, alors il improvise : il interpose un petit bout de papier entre son doigt et le bouton de l’étage. Retiens son souffle, il ne sait pas si ça sert à quelque chose mais dans le doute, il ne respire pas. Arrivé au troisième, il avance en direction de l’appartement 35, dépose le paquet, prend les deux euros laissés pour lui. S’apprête à faire demi tour.

Mais là, il entend une voix, un souffle presque, de l’autre côté de la porte. Une voix de femme. La cloison est épaisse, ou la voix est trop faible, il ne sait pas. Hadji a un peu de mal à comprendre ses mots. Alors il tend l’oreille.
— Vous vous appelez comment ?
— El Hadj.
— C’est joli, ça. Et ça vient d’où ?
— Moi je viens de Guinée.

Il approche plus encore son visage de la porte, jusqu’à en frôler la matière. Respirer cette présence.

— Moi, c’est Sandra.
— Vous allez bien, Madame ?
— Je ne sais pas, je pense. Quel jour sommes-nous ?
— On est jeudi, le 12 avril.
— Le 12 avril… Alors c’est ça, oui c’est bien ça. C’est mon anniversaire. J’ai soixante ans aujourd’hui.
— C’est vrai ? Bon anniversaire alors.
— Merci. Vous avez une jolie voix. Ça m’a fait du bien de parler avec vous.
— Moi aussi, Madame, ça m’a fait du bien.
— Sandra, appelez-moi Sandra.
— Bon anniversaire, Sandra.
— Merci. Et surtout, prenez soin de vous. Soyez, soyons vivant.

Une fois sorti de l’immeuble, El Hadj Hadji se remet en selle sur son vélo, traverse ce Paris désert. Alors il roule, roule, roule.

Remonte les Champs Elysées, arrive place de l’Étoile. Juste au centre, face à l’Arc de Triomphe, stop, il s’arrête. Fige l’instant, contemple l’apocalypse.

Et se fait une promesse d’abord chuchotée, puis déclamée aussi fort qu’il le peut, là, juste au carrefour de ces avenues célèbres. Deux phrases, comme un écho, elles traversent la ville.

« 12 avril 2020, il est vingt heures, cette année sera la nôtre.
Et je serai juste un vivant. »

You were born. And so you’re free. So happy Birthday.

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