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|| La révolution et après ?

Le monde de Monsieur Kaufmann est-il soluble dans le féminisme ?

Par Eva Tapiero

De son casque à ses lectures et sa rencontre avec des adolescentes de La Celle Saint Cloud, Eva, journaliste et autrice, nous partage une photographie subjective des questionnements féministes qui la traversent à l'heure de #Metoo. 

[ Texte original en Français ]

 J’ai toujours écouté la radio. Le son enveloppe, on se sent entouré, accompagné. Même les matchs de foot, étudiante, je les suivais de cette façon. 

Le passage au podcast a donc été tout à fait naturel. Rapidement, je me suis rendu compte de mon avidité et d’une capacité de concentration multipliée. Pour quelle raison ? On parlait de moi. On parlait comme moi. Enfin, je me rendais compte qu’il s’agissait de « nous ». Les questionnements, les mots étaient ceux de nos « soirées de filles » ou ceux de nos pensées sinon secrètes, alors simplement tues. 

Lorsque ces émissions sont arrivées, elles ont montré, déconstruit, prouvé, raconté, dénoncé. Les femmes ont massivement pris la parole, c’était nouveau. 

Fin juillet, j’écoutais l’épisode 63 des Couilles sur la table, podcast natif de Binge Audio, créé par Victoire Tuaillon. La journaliste recevait le sociologue Jean-Claude Kaufmann, invité pour parler de son dernier ouvrage Pas envie ce soir, qui traite du consentement dans le couple. L’émission, très suivie, a déclenché énormément de commentaires dénonçant les propos du sociologue. Il faut dire qu’il ne fait pas dans la dentelle lorsqu’il explique par exemple que les femmes envoient parfois des signaux trop faibles et empêchent ainsi les hommes de comprendre qu’elles ne consentent pas à la relation sexuelle. Elles seraient donc en cause dans leur viol conjugal. Victoire Tuaillon, à deux doigts de s’étouffer, essaye de contre argumenter, mais son invité ne se démonte pas en répondant systématiquement qu’il « ne juge pas » et ne fait que « constater les faits ». 

De l’autre côté du « poste », avec une envie certaine de hurler, je m’interroge : ne vivons-nous pas dans le monde de Monsieur Kaufmann ? C’est d’ailleurs pour cette raison que les mouvements féministes continuent leurs luttes, avec une demande simple, oserai-je le dire, une exigence, celle d’être des sujets à part entière et non des objets, dont on commente, conseille, insulte, touche et pénètre le contenant et le contenu à loisir.

Si #MeToo a contribué à libérer la parole, chaque espace a ses propres règles et habitudes de silenciation. Dans le mouvement de 2017, tout était dénoncé pêle-mêle et certains se rendaient enfin compte de l’ampleur du problème, mais tout ne pouvait être libéré et surtout changé d’un seul coup. 

L’espoir d’une nouvelle génération ? 

Quand je retrouve Emma*, Alice*, Anaëlle*, Anaïs*, Abby*, Lucie* et Charlotte, elles sont mi excitées, mi fébriles. Nous nous sommes donné rendez-vous devant leur établissement, le lycée Pierre Corneille de la Celle Saint-Cloud, où elles sont toutes en classe de première.

En les attendant, j’observe une classe de sport. Une forme de nostalgie m’envahit. Oui, le lycée, ça commence à faire loin. Pourtant, les souvenirs remontent même du collège. Le prof qui regardait les filles se changer dans les vestiaires, « ses préférées » qui avaient plutôt l’air de détester sa présence, des mecs de la classe qui disaient « l’avoir fait » quand leur moitié ne comprenait même pas de quoi ils parlaient. 

Alors les voir là, impatientes de raconter leur combat et ce qu’elles pensent du féminisme, c’est déjà une victoire. C’est Emma qui a tout organisé. Elle a aussi fait des sandwichs pour ses amies qui n’avaient pas les moyens de déjeuner dehors. On s’installe sur une table de pique-nique dans un parc tout proche. 

Elles racontent, en vrac, les regards, les humiliations et l’ignorance des adultes en général. Leur sororité saute au visage. Pour notre rencontre, elles ont tout fait pour être ensemble malgré des emplois du temps très différents. Elles n’ont pas attendu le lundi 14 septembre - jour où les lycéens et lycéennes ont protesté contre les établissements imposant une tenue aux étudiantes - pour être en colère, car les discriminations ne datent pas d’hier. Sont-elles féministes ? : « C’est juste une question d’égalité, donc oui on est toutes féministes. »

Les phrases fusent, les adolescentes ont manifestement besoin de parler : « On nous dit que ça excite et déconcentre les garçons. Mais ce n’est pas à nous de changer ! »  « Mais c’est jamais à cause du débardeur, c’est à cause du mec. »

Violemment prise à partie récemment pour sa tenue par un surveillant, Alice raconte son choc. Elle n’a pas baissé les bras pour autant : aujourd’hui elle porte l’objet du délit, le fameux crop top. « J’ai peur des représailles, mais ça me donne envie de faire changer les choses parce que je sais qu’on est plein à penser ce qu’on pense. » 

Dans leurs propos, la misogynie vient des adultes. En parlant d’une jeune fille, l’une d’elle dit notamment « elle n’est pas féministe, on dirait une daronne de 50 ans ». Une autre résume : « C’est pas nous le problème, pas les élèves. Ce sont les adultes. » 

Elles ne sont pas opposées aux règles et comprennent parfaitement le besoin de cadre dans l’établissement. Ce qui leur pose question, outre le fond qu’elles nomment sexisme facilement, c’est le fait de ne pas avoir de réponses. « Quand on demande pourquoi, on n’a jamais de réponse. On sent que c’est mécanique, il n’y a pas d’argument. »

Au milieu de notre conversation, l’une d’entre elles est interpellée par un garçon qui se contente d’un signe de la tête pour lui indiquer qu’elle doit le retrouver. Elle se lève, ses amies marmonnent : « C’est pas un mec bien ». J’en profite pour demander si le problème ne vient que des adultes. Regards entre elles, oui bon tout n’est pas rose non plus dans le monde des adolescents. Elles le reconnaissent et ajoutent : « Ce serait bien que les mecs nous soutiennent plus. Je pense qu’il y en a une majorité qui nous soutiennent, mais ils n’agissent pas assez. » Elles souhaiteraient aussi avoir de vrais espaces de parole et des cours d’éducation sexuelle qui manquent cruellement.  « On en a eu une fois au collège, c’était pour expliquer aux garçons ce que c’est les règles. » Insistant sur le niveau abyssal de méconnaissance, l’une d’elle précise : « Il y en a un qui ne savait même pas ce que c’était une vulve et un clitoris », et déclenche l’hilarité générale. 

Une étude de l’association En avant toutes publiée par plusieurs médias le 6 octobre montre en effet que les 16-25 ans ne sont pas épargnées par les violences. Celles-ci sont majoritairement le fait de leurs conjoints ou ex-conjoints. Rien de neuf, c’est l’entourage qui est le plus dangereux. En revanche, selon l’étude, les plus jeunes en parlent plus rapidement autour d’elles. Lueur d’espoir.

Nouvelle étape : jusqu’au cœur des silences 

La première fois que j’ai été face à la violence dans le couple, j’étais adolescente, je regardais Thelma et Louise. J’ai mis longtemps à comprendre que Thelma ne pouvait pas rentrer chez elle. Face à la violence extérieure, elle n’avait d’autres choix que de fuir. Ce film expose l’inégalité cruelle, mais aussi la sororité. Il est sorti en 1991. Cette année-là, le viol conjugal n’était pas encore reconnu par la loi  française…

Depuis #MeToo, il ne se passe pas un mois sans qu’une profession ne révèle les problèmes de son secteur. Le cinéma, la presse, et récemment les milieux de la publicité, de la musique et de l’opéra avec notamment la page Instagram @balancetonagency, les accusations contre le rappeur Moha La Squale et la soprano Chloé Briot qui a porté plainte contre un collègue pour agression sexuelle. 

La libération de la parole continue son chemin. Tout cela fait du bruit et dans le silence épais des violences, ce fracas fait forcément des dégâts. 

Petit à petit, on se rapproche du cœur de ce silence, celui qui étouffe plus facilement, parce que l’on est en confiance, entre amis, en famille. Les violences conjugales ont commencé à faire la une. Des violences psychologiques et physiques jusqu’aux féminicides. 

Que reste-il ? Quel est ce silence qui résiste encore à ce sain vacarme ? Le cœur du cœur. L’inceste. Un des podcasts de cette rentrée cherche justement les causes de ce silence. C’est le documentaire Ou peut-être une nuit, produit par Louie Media. 

Revenant sur #MeToo, Charlotte Pudlowski, la journaliste autrice et voix de ce documentaire nous dit : « Je revois toutes ces histoires qui sortent, tous ces coups portés contre le silence (…) on parle des collègues, des copains, de l’entourage, mais je ne vois personne écrire en statut Facebook, moi aussi mon père m’a violé, moi aussi mon grand-père, mon aussi mon oncle, mon cousin, mon grand-frère. »

Pourtant, les données sont là. Dorothée Dussy, anthropologue interrogée dans Ou peut-être une nuit : « Entre 7 et 10% de la population vit des abus sexuels sous la forme de viols. Age moyen de départ 9/10 ans, ça veut dire que sur une classe de CM2 disons, sur une classe de 30 élèves, il y en a trois qui vivent des abus sexuels dans leur famille. » 

L’anthropologue qui décrit l’inceste comme une chose qui « dévaste intérieurement » n’a pas été étonnée du nombre de victimes, elle s’y attendait. « Ma surprise » dit-elle, « c’est comment c’est possible qu’il y ait autant de gens qui souffrent autant. » Et elle se demande « comment notre société vit avec » ces gens qui souffrent tant.

Avec ou sans les hommes ?

Dans cette société de traumatisés il y a bien sûr la possibilité, la tentation même peut-être, d’exclure totalement les hommes de sa vie. Certaines femmes ont récemment indiqué faire ce choix d’un point de vue culturel. C’est le cas par exemple d’Alice Coffin, élue écologiste au Conseil de Paris. Dans son livre Le Génie lesbien, elle écrit « Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie du moins. (…) Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. Elles sont le système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir. » Ces mots lui ont valu menaces et insultes. Ils lui ont aussi valu un immense soutien des féministes qui pour certaines d’entre elles ont posté des photos de leurs lectures exclusivement féminines. Elles ont aussi souligné que les propos d’Alice Coffin suscitaient plus d’indignation que la situation des femmes qui ne vivent toujours pas en sécurité. 

Non seulement les violences sont dans la très grande majorité subies par les femmes et les filles, mais les agresseurs sont encore plus majoritairement des hommes. Lorsque l’on se penche sur les chiffres, on a le tournis. Illusoire d’imaginer l’égalité dans ces conditions et pas étonnant que les discussions des femmes s’apparentent à un groupe de parole géant. 

A défaut d’empêcher, on libère et on essaye de traiter. Osons espérer empêcher demain, avec une recette simple délivrée par la parole sage d’Anaïs, une des lycéennes de la Celle Saint-Cloud : « Plus on éduque les mecs, moins on aura d’emmerdes après, donc éduquons bien les mecs. » 

Et un jour, le plus proche possible, on retombera sur les archives des Couilles sur la table, et les propos de Monsieur Kaufmann seront devenus aussi datés et insupportables que le bruit de la craie qui grinçait sur les tableaux noirs des écoliers. 

* Les prénoms ont été modifiés.

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A propos de l’auteur•e

Eva Tapiero

Née d'un père aux origines juives algériennes et marocaines et d’une mère française, Eva est très attachée à la fois à son Limousin natal et à l'Afrique du Nord. Elle est journaliste, autrice et réalisatrice. Son travail se concentre sur les cultures juives et arabo-musulmanes d'ici et d'ailleurs, l'exil et l'immigration, les révoltes, l'identité, l'amour, les violences intra-familiales, les femmes et l'enfance.

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